Impression(s), soleil

du 10 septembre au 08 octobre 2017

L’exposition est scandée en cinq chapitres, qui correspondent chacun à un espace monographique dédié à un artiste. Autour des trois œuvres de Claude Monet (Impression, soleil levant, Soleil d’hiver, Lavacourt, et Le Parlement de Londres, effet de brouillard), le visiteur découvre, au fil des salles, six œuvres de Joseph Mallord William Turner (huile, aquarelles et gravures), cinq photographies de Gustave Le Gray, neuf compositions d’Eugène Boudin (trois toiles et une série d’études de ciels), deux paysages rarement montrés de Félix Vallotton, et un bel ensemble de neuf huiles sur toile de Raoul Dufy.
Si Claude Monet, dans son illustre tableau, peint l’exacte réalité du port industriel qu’il a devant les yeux, les autres artistes de l’exposition prennent davantage de libertés…
 

Le Havre, source d'inspiration

Le parcours de visite est introduit par un espace de contextualisation, qui montre ce qu’était Le Havre à l’époque de Monet. Il permet aux visiteurs de se familiariser avec la ville, et de comprendre les spécificités d’un site qui n’a cessé d’attirer et d’inspirer les artistes. Cet engouement s’explique d’abord par sa situation géographique. Reliée dès 1847 à la capitale par le chemin de fer, Le Havre est le port de Paris, et une porte d’accès par la mer. C’est un port actif, ouvert sur le monde, et bientôt, une ville touristique et balnéaire. Le Havre attire les peintres en quête de sujets nouveaux, avec d’un côté un port moderne, avec ses écluses, ses bassins, ses entrepôts, et de l’autre la baie, avec ses régates, son casino, ses cabines de plage, ses baigneurs. Le Havre offre aux artistes ses deux visages, sous un même ciel, et un même soleil !

Joseph Mallord William Turner (1775-1851)

Joseph Mallord William TURNER (1775-1851), Le Havre : Tour François Ier, vers 1832 pour Turner’s Annual Tour, 1834, gouache et aquarelle sur papier bleu, 14 x 19,2 cm. Londres, Tate: Accepté par la Nation dans le cadre du legs Turner, 1856. © Tate, Londres, 2017
Joseph Mallord William TURNER (1775-1851), Le Havre : Tour François Ier, vers 1832 pour Turner’s Annual Tour, 1834, gouache et aquarelle sur papier bleu, 14 x 19,2 cm. Londres, Tate: Accepté par la Nation dans le cadre du legs Turner, 1856. © Tate, Londres, 2017
Le doyen de l’exposition est assurément l’artiste qui eut la plus vive influence sur le développement de l’œuvre de Claude Monet. Comment ne pas penser aux toiles du peintre britannique, en regardant Impression, soleil levant ou Le Parlement de Londres, effet de brouillard ?
J.M.W. Turner se rend au Havre à plusieurs reprises entre 1821 et 1832. Il produit alors des gouaches et des aquarelles, dont certaines seront destinées à être gravées et publiées dans l’ouvrage Wanderings by the Seine, from Rouen to the Source (1834-1835). Dans la lignée du peintre français Claude Lorrain, qu’il admire et dont il a pu voir des œuvres à la National Gallery de Londres, Turner se passionne pour les ports, et immortalise celui du Havre, alors en pleine transformation. Il réalise des croquis et des aquarelles sur le motif, avant de retravailler ses compositions dans son atelier. Il s’intéresse alors davantage aux effets de lumière du levant et du couchant qu’à la stricte vérité du paysage. Turner s’autorise une vraie liberté. Il ne s’astreint pas à une description topographique. Des « distorsions » de la réalité, des « exagérations » que la critique de l’époque ne manquera pas de soulever, tout en admettant que l’artiste réussit, malgré tant d’« inexactitudes » à « donner une idée convaincante du lieu ».

Gustave Le Gray (1820-1884)

Gustave LE GRAY (1820-1884), Le Soleil au zénith – Océan n°22, Normandie, 1856, papier albuminé à partir d'un négatif verre au collodion, 31.8 x 40.7 cm. Le Havre, Bibliothèque Municipale
Gustave LE GRAY (1820-1884), Le Soleil au zénith – Océan n°22, Normandie, 1856, papier albuminé à partir d'un négatif verre au collodion, 31.8 x 40.7 cm. Le Havre, Bibliothèque Municipale
Entre 1856 et 1858, Gustave Le Gray réalise une série de marines, dont un important ensemble produit au Havre, où il est question de Soleil au zénith, d’Études de nuages, clair obscur ou encore de Soleil couronné. Plus que la ville et l’architecture, c’est le paysage maritime qui l’intéresse. La photographie est alors un nouveau médium, en plein essor. Dans l’esprit de tous, elle est un moyen d’enregistrer la réalité, à un moment précis. Or, avec les photographies de Le Gray, ce n’est pas le cas. L’artiste use d’un subterfuge, invisible au premier regard. Ses paysages plus vrais que nature relèvent en fait de l’assemblage de deux négatifs (l’un pour le ciel, l’autre pour la mer), qu’il réunit au niveau de la ligne d’horizon pour composer une nouvelle image. À la manière d’un peintre, l’artiste procède ainsi pour donner l’illusion d’un instant parfait, où la lumière du ciel s’accorde avec les reflets scintillants de l’eau. Ses images, aussi belles soient-elles, sont donc celles d’un paysage idéalisé, qui n’a jamais réellement existé en tant que tel.

Eugène Boudin (1824-1898)

Eugène BOUDIN (1824-1898), Soleil pâle se couchant, ca. 1888-1895, huile sur bois, 27,3 x 21,5 cm. © MuMa Le Havre / Florian Kleinefenn
Eugène BOUDIN (1824-1898), Soleil pâle se couchant, ca. 1888-1895, huile sur bois, 27,3 x 21,5 cm. © MuMa Le Havre / Florian Kleinefenn
« Si je suis devenu peintre, c’est à Eugène Boudin que je le dois », confiait Claude Monet peu de temps avant sa disparition. Depuis ses débuts, Boudin, considéré comme Jongkind comme l’un des précurseurs de l’impressionnisme, est fasciné par les effets atmosphériques et la course des nuages, ce qui lui vaudra d’être qualifié par Baudelaire de « peintre des beautés météorologiques ». À partir des années 1870, Boudin peint de nombreuses vues du port du Havre, dans des ambiances lumineuses variées : par temps calme, sous le vent ou l’orage. Bien sûr, le couchant et le levant s’imposent pour la tonalité générale qu’ils confèrent au paysage, du progressif embrasement clair et lumineux de l’atmosphère au levant à celui, chaud et sourd, du couchant. Souvent, l’artiste n’hésite pas à prendre des libertés avec la réalité, allant jusqu’à placer un soleil couchant plein sud au centre du paysage portuaire industriel dans un souci de composition. Mais à la fin de sa vie, Boudin retrouve une spontanéité d’écriture dans des œuvres gestuelles qu’il laisse volontairement à l’état d’esquisse. L’accrochage montre ces deux aspects, avec des tableaux très composés des années 1882-1885, et plusieurs esquisses d’une touche libre, des études de mer et de ciel produites entre 1888 et 1895.
 

Félix Vallotton (1865-1925)

Félix VALLOTTON (1865-1925), En rade du Havre, 1918, huile sur toile, 45 x 54 cm. 'Collection particulière. © Fondation Félix Vallotton, Lausanne
Félix VALLOTTON (1865-1925), En rade du Havre, 1918, huile sur toile, 45 x 54 cm. 'Collection particulière. © Fondation Félix Vallotton, Lausanne
C’est l’une des grandes surprises de l’exposition. On sait peu que Félix Vallotton a travaillé en Normandie. Le peintre suisse s’y est rendu dès 1901 et a travaillé dans un atelier installé sur les hauteurs de Honfleur, dans l’estuaire de la Seine, jusqu’en 1919. Il a entre autres réalisé une série de baigneuses, et surtout, de sublimes couchers de soleil. Vallotton ne peint pas en extérieur. Il peint ce qu’il a vu, et non ce qu’il voit. Il produit néanmoins des dessins, des croquis sur le motif, et prend de nombreuses photographies. Son art relève de la synthèse. Il combine des points de vue et fait preuve d’une grande audace chromatique, en des constructions structurées par des lignes simples et des aplats colorés. Ses paysages sont de pures créations plastiques, certes nourries d’observations du réel, mais intériorisées, avec une volonté décorative. Ce qui l’intéresse n’est pas de retranscrire la réalité du site, il n’a aucune ambition documentaire. Il exploite, avec poésie, le potentiel décoratif des formes et des couleurs.

 

Raoul Dufy (1877-1953)

Raoul DUFY (1877-1953), Cargo noir, après 1948, huile sur toile, 126,7 x 158,7 cm. Paris, Centre Pompidou musée national d'Art moderne/Centre de création industrielle, dépôt à La Piscine, musée d'Art et d'Industrie André Diligent de Roubaix. © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Adam Rzepka © ADAGP, Paris, 2017
Raoul DUFY (1877-1953), Cargo noir, après 1948, huile sur toile, 126,7 x 158,7 cm. Paris, Centre Pompidou musée national d'Art moderne/Centre de création industrielle, dépôt à La Piscine, musée d'Art et d'Industrie André Diligent de Roubaix. © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Adam Rzepka © ADAGP, Paris, 2017
Né au Havre, Raoul Dufy n’a cessé, tout au long de sa vie, d’en peindre les rivages et le port. Sa présence était donc une évidence, et le corpus d’œuvres réunies traverse les grandes époques de sa carrière. Le MuMA a acheté il y a trois ans sa première œuvre de Salon, intitulée Fin de journée au Havre (1901). On y voit, dans des tonalités sombres, le bassin Vauban, le quai des charbonniers, le travail des dockers. Deux toiles de 1906, de la période fauve, montrent le port vu de haut, depuis le Grand-Quai, comme Impression, soleil levant. Des œuvres des années 1920-1925 attestent qu’à l’inverse des impressionnistes, Dufy ne cherche pas à rendre les modulations de l’atmosphère. Le soleil, les nuages, les vagues, sont des éléments décoratifs. L’artiste interprète la réalité, et use de couleurs arbitraires, sources d’expressivité et d’émotions. Prêté par La Piscine de Roubaix, Cargo noir des années 1940 clôt l’exposition, opérant un contraste radical avec le tableau de Monet. Dufy pousse ici ses recherches sur la lumière à un point extrême : une masse noire remplace le disque solaire, évocation de l’aveuglement saisissant celui qui regarde le soleil en face.

 

Au service des nuages, une œuvre contemporaine de Sylvestre Meinzer

Sylvestre MEINZER, Vue du port en bleu, 2017, sténopé préparé. Collection particulière. © Sylvestre Meinzer
Sylvestre MEINZER, Vue du port en bleu, 2017, sténopé préparé. Collection particulière. © Sylvestre Meinzer
Fruit d’une commande passée en 2013 à la vidéaste Sylvestre Meinzer dans le cadre de l’exposition Pissarro dans les ports, le film Au service des nuages est de nouveau présenté à l’occasion d’Impression(s), soleil. Ne manquez pas cette œuvre sensible et poétique, qui, en sept séquences (Matin de neige sur l’estuaire, Reflets sur le port, Les conteneurs, effets du soir, Plage bleue…) mises en musique par Guy Livingstone, parle du port du Havre et de la magie de sa lumière, des lueurs de l’aube à la tombée de la nuit.


 
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