Le vent. « Cela qui ne peut être peint »

du 25 juin au 02 octobre 2022

Donner forme à l’invisible : tel est le défi immémorial auquel le vent a confronté les hommes. C’est aux solutions que ceux-ci ont apportées à ce paradoxe que l’exposition Le vent. « Cela qui ne peut être peint » est consacrée, en s’attachant plus particulièrement aux formes plastiques élaborées par les artistes au fil des siècles, au fur et à mesure que la compréhension de ce météore se fait plus précise.

Le parcours dévoile 170 œuvres, peintures, dessins, estampes, photographies, vidéos, verres, etc. de l’Antiquité à la période contemporaine car il faut en effet attendre l’invention du cinéma, seul capable de capter le mouvement dans sa durée, pour que le vent ne soit plus suggéré par son image fixée.

L’exposition réunit plus de 100 artistes dont Dürer, Goya, P.H. de Valenciennes, Hiroshige, Hokusaï, le baron Gérard, Turner, Corot, Hugo, Daumier, Millet, Nadar, Boudin, Daum, Monet, Renoir, Gallé, Steinlen, Anquetin, les frères Lumière, Sorolla, Vallotton, Vlaminck, van Dongen, R. Dufy, Arp, Man Ray, Lartigue, B. Keaton, Brassaï, Gilbert Garcin, Alexandre Hollan, Bernard Moninot, Corinne Mercadier, Philippe Favier, Éric Bourret, Jean-Baptiste Née...
Le vent. « Cela qui ne peut être peint »
Comment « cela qui ne peut être peint » qui, « en combinant inconsistance et invisibilité, échappe à l’imitation directe et excède le territoire assigné à la représentation », peut-il prendre forme ? C’est peut-être au travers des réponses présentées ici que l’on découvrira qu’« en peinture, le vent apparaît miraculeusement, telle une épiphanie figurative, pour prouver la souveraineté absolue de l’art » (Pascale Dubus).

Commissariat :
Annette Haudiquet, directrice du MuMa
Jacqueline Salmon, photographe
Jean-Christian Fleury, critique d’art
 
Cette exposition est présentée à l'occasion de la 6e édition d’Un Été Au Havre, saison estivale culturelle sous la direction artistique de Jean Blaise et coordonnée par le GIP Un Eté Au Havre.
 
Exposition réalisée avec le soutien exceptionnel du Musée d’Orsay.

Cette exposition sera suivie d’un second volet, principalement constitué d’œuvres contemporaines, intitulé Météores et présenté du 19 novembre 2022 au 5 mars 2023.
 
INCARNER LE VENT
François Baron GÉRARD (1770-1837), Flore caressée par Zéphyr, 1802, huile sur toile, 169 x 105 cm. Musée de Grenoble, don de Léon de Beylié, 1900. © Ville de Grenoble/Musée de Grenoble- J.L. Lacroix
François Baron GÉRARD (1770-1837), Flore caressée par Zéphyr, 1802, huile sur toile, 169 x 105 cm. Musée de Grenoble, don de Léon de Beylié, 1900. © Ville de Grenoble/Musée de Grenoble- J.L. Lacroix
Aristote raconte, dans le livre II des Météorologiques, que ses prédécesseurs, ayant établi la présence de quatre éléments, en étaient arrivés à diviniser quatre vents dans cet air saisi de forces invisibles. Deux siècles plus tard, dans son projet de concevoir le plan d’une ville en fonction de la direction des vents, Vitruve, dans L’Architecture (I, 6), s’appuie sur une description de la tour octogonale des vents construite peu avant par l’astronome Andronicus Cyrrhestes à Athènes : « Il posa un Triton d’airain qui tenait une baguette de la main droite, et la machine était ajustée de sorte que le Triton, en tournant, se tenait toujours opposé au vent qui soufflait, et l’indiquait avec sa baguette ». C’est sur cette tour octogonale que l’on trouve la plus ancienne représentation de huit vents personnifiés avec leurs attributs, représentations orientées chacune dans la direction indiquée par la girouette. Ainsi la tour des vents athénienne fait coexister, sans exclusive, pensée scientifique et représentation personnifiée.

Le vent s’incarne dans des divinités et prend forme humaine. La mythologie gréco-romaine et les récits qui s’y enracinent, comme L’Odyssée, forment, avec la Bible un peu plus tard, le socle de cet imaginaire des vents qui compensa, dit Corbin, l’impuissance à les expliquer. 
L’exposition évoquera cette première réponse apportée par les artistes, bien au-delà de l’Antiquité et de la Renaissance, au défi de la représentation de ce météore : le récit et la personnification, avec les figures d’Éole, Borée, Zéphyr, Ulysse aux prises avec les vents contraires, ou encore des quatre anges de l’Apocalypse…

COMMENT PEINDRE LE VENT ?
Ludolf  BACKHUYSEN I (1630-1708), Marine et barques de pêche, 2nde moitié du XVIIe siècle, huile sur toile, 84,5 x 97,3 cm. MuMa Le Havre, Musée d’art moderne André Malraux. © MuMa Le Havre / Florian Kleinefenn
Ludolf BACKHUYSEN I (1630-1708), Marine et barques de pêche, 2nde moitié du XVIIe siècle, huile sur toile, 84,5 x 97,3 cm. MuMa Le Havre, Musée d’art moderne André Malraux. © MuMa Le Havre / Florian Kleinefenn
À la Renaissance, les artistes tentent d’apporter des solutions formelles en phase avec une observation attentive de la nature. Les traités de peinture se multiplient. La question de la tempête en peinture connaît une immense fortune critique. Avant Léonard de Vinci, Leon Battista Alberti recense les différents mouvements qui animent « les cheveux, les branches, les feuillages, les étoffes » soumis au souffle du vent. Mais il met en garde : « que tous les mouvements soient mesurés et plein d’aisance et qu’ils évoquent la grâce plutôt que d’éveiller l’admiration pour la peine prise par le peintre » (De Pictura, 1441).

Au début du XVIe siècle, Léonard de Vinci consacre plusieurs textes fondamentaux sur l’air, la tempête, le vent, le vol des oiseaux…
« Le vent lui-même n’est pas visible, écrit-il. On voit dans l’air, non le mouvement du vent mais celui des choses qu’il emporte et qui seules y sont visibles ». « Comment peindre le vent », « Comment représenter la tempête » ne sont pas des questions, mais de courts essais qui énoncent des conseils pratiques destinés aux peintres. La question de la représentation est posée en termes descriptifs : le souffle n’est perceptible qu’à partir de ses effets. La végétation, les arbres en particulier, la fureur des vagues, l’inclinaison des mâts des bateaux, les vêtements des personnages et leur corps en lutte, tout ce qui est flexible vient signifier la présence invisible du vent, tantôt rafale frénétique (les  coups de vent » sont innombrables), tantôt brise légère qui caresse, tantôt démiurge qui donne forme aux voiles et aux linges.
Ces traités vont fixer pour trois siècles au moins les codes de la représentation du vent.

LE VENT, UN APERÇU DE LA PEINTURE ROMANTIQUE
Claude MONET (1840-1926), La Prairie fleurie, 1885, huile sur toile, 65 x 80,5 cm. Collection Hasso Plattner. ©  Droits réservés
Claude MONET (1840-1926), La Prairie fleurie, 1885, huile sur toile, 65 x 80,5 cm. Collection Hasso Plattner. © Droits réservés
À la fin du XVIIIe siècle, alors que Lavoisier établit la composition de l’air et que les premiers aérostats s’élèvent dans le ciel, l’attrait pour la peinture de paysage s’affirme, nourri par les théories esthétiques du pittoresque et du sublime développées en Angleterre notamment par William Gilpin et Edmund Burke. Le vent déchaîné et le spectacle des effets dévastateurs qu’il cause, produisent cette « sensation d’horreur délicieuse » qui caractérise le sublime.
La nature secouée de vents tempétueux devient le reflet des tourments de l’âme, et le vent, un topos de la peinture romantique.

FRÉMISSEMENTS DU MONDE, UN VENT DOMESTIQUE
Thibaut CUISSET (1958-2017), Grand Est. Haut-Rhin, région du Sundgau, Dannemarie (Série des Campagnes françaises), 2016, tirage couleurs RC procédé RA4 marouflé sur aluminium, 64 x 86 cm. Courtoisie Galerie Les Filles du Calvaire, Paris. © ADAGP, Paris 2022
Thibaut CUISSET (1958-2017), Grand Est. Haut-Rhin, région du Sundgau, Dannemarie (Série des Campagnes françaises), 2016, tirage couleurs RC procédé RA4 marouflé sur aluminium, 64 x 86 cm. Courtoisie Galerie Les Filles du Calvaire, Paris. © ADAGP, Paris 2022
Les progrès scientifiques de la météorologie au mitan du XIXe siècle accompagnent de nouvelles pratiques artistiques qui voient les peintres quitter l’atelier pour travailler en plein air, sur le motif. Le vent n’est plus un effet que l’on cherche à représenter, un auxiliaire figuratif chargé d’accroître le caractère dramatique d’une scène, il est éprouvé physiquement. Gustave Geffroy, évoquant sa rencontre avec Claude Monet à Belle-Île-en-Mer en septembre 1886, le décrit « vêtu comme les hommes de la côte ; botté, couvert de tricots, enveloppé d’un ciré à capuchon. Les rafales, poursuit-il, lui [arrachaient] parfois sa palette et ses brosses des mains. Son chevalet [était] amarré avec des cordes et des pierres… ». Peindre en « plein vent », c’est faire l’expérience du mouvement pur et de tenter, dans le même temps, de saisir ce qui se dérobe en une image par nature fixe et cadrée.
Cela conduit à chercher de nouvelles « équivalences » plastiques. La touche ondulatoire qui restitue le sentiment de la durée ou la dissolution des formes qui renvoie à l’idée de « pulvérulence du monde », seront toutes deux mises au service de ce projet.

Le vent désormais « réel » s’éprouve dans des dimensions prosaïques et non plus épiques. C’est le vent domestique qui agite le linge sur l’étendage, qui anime une scène de partie de campagne.
À l’occasion transgressif, il soulève les jupes des dames ou se joue de la bienséance des apparences.

DE L’INFLUENCE DES IMAGES DU MONDE FLOTTANT
Félix VALLOTTON (1865-1925), Le Vent, 1910, huile sur toile, 89,2 x 116,2 cm. Washington, National Gallery of Art, collection M. et Mme Paul Mellon. © Courtesy National Gallery of Art, Washington
Félix VALLOTTON (1865-1925), Le Vent, 1910, huile sur toile, 89,2 x 116,2 cm. Washington, National Gallery of Art, collection M. et Mme Paul Mellon. © Courtesy National Gallery of Art, Washington
La découverte des estampes japonaises, porteuses d’une tradition de la représentation des météores différente des stéréotypes occidentaux, a sans doute contribué à cette évolution.
La transcription graphique de phénomènes météorologiques, qui peuvent atteindre sous ces latitudes une intensité sans équivalent chez nous, se révèle particulièrement efficace par son synthétisme, à l’image des œuvres de Vallotton, Rivière ou encore Daum.

LE VENT DANS L’IMAGE CINÉMATOGRAPHIQUE
Louis LUMIERE (1864-1948), Le Repas de bébé, 1895, film noir et blanc, 41 secondes. © Institut Lumière
Louis LUMIERE (1864-1948), Le Repas de bébé, 1895, film noir et blanc, 41 secondes. © Institut Lumière
Mais c’est bien sûr, peu après, l’invention du cinématographe qui apportera réponse au défi de la représentation du vent, en introduisant la dimension temporelle à l’image.
Dès 1895, le vent s’invite dans l’image cinématographique, avec les Frères Lumière au point qu’il semble en exprimer la substance. « Le vent et le cinéma ont en partage d’être du mouvement absolu » écrit Benjamin Thomas qui souligne que « cet appareil héritier de l’étude du mouvement ne pouvait qu’aspirer à la beauté fascinante des variations libres des éléments ». Plus, « devenir vent » permet [au cinéma] de se donner à voir pleinement et d’emblée comme le pur mouvement sans forme qu’il est ».

LE VENT, UN SUJET CONTEMPORAIN ?
Patrick DAMIOLINI, Hommage au vent, 1983, pastel sur papier Arches, 64 x 49 cm. Collection FRAC Normandie. © Patrick Damiolini / Pascal Victor
Patrick DAMIOLINI, Hommage au vent, 1983, pastel sur papier Arches, 64 x 49 cm. Collection FRAC Normandie. © Patrick Damiolini / Pascal Victor
La résolution « technique » à l’impossibilité de représenter le vent que permet le cinéma ne tarit pour autant pas le désir des artistes de se confronter à ce météore pour en explorer les puissances expressives et poétiques. La vidéo, plus que le cinéma où le vent reste souvent soumis à une narration, laisse le champ libre à l’artiste pour en faire un véritable sujet (Caroline Duchatelet, Manuela Marques). Mais les autres mediums traditionnels se prêtent autant à des relectures d’œuvres historiques (Corinne Mercadier / Jules Marey, Julius Baltazar / Victor Hugo…) qu’à de nouvelles expériences qui intègrent désormais le vent et les météores comme des acteurs de l’œuvre (Bernard Moninot, Jean-Baptiste Née).
 
Pourquoi exposer le vent au MuMa ?
Claude MONET (1840-1926), Effet de vent, série des Peupliers, 1891, huile sur toile, 100 x 74 cm. Paris, musée d’Orsay. © RMN-GP (Musée d’Orsay) / Adrien Didierjean
Claude MONET (1840-1926), Effet de vent, série des Peupliers, 1891, huile sur toile, 100 x 74 cm. Paris, musée d’Orsay. © RMN-GP (Musée d’Orsay) / Adrien Didierjean
Premier musée reconstruit en France après la seconde guerre mondiale, inauguré en 1961 par André Malraux, le MuMa-musée d’art moderne André Malraux bénéficie d’un emplacement exceptionnel face à la mer et à l’entrée du port.
Dès l’origine de sa reconstruction, il a été conçu, par le choix de son site et par la transparence de ses parois vitrées, comme un écrin pour ses collections mais aussi comme un lieu de contemplation du paysage, cette double fonction autorisant et servant une découverte sensible des œuvres qui pour la plupart d’entre elles témoignent du goût du XIXe siècle pour le paysage.

Les collections du musée et ce soin tout nouveau porté à leur dialogue avec l’environnement, orientent en partie la programmation des expositions. Dans le prolongement des expositions Vagues 1 et Vagues 2, Les nuages, là-bas… les merveilleux nuages, Impression(s), soleil, le MuMa présente cet été Le vent. « Cela qui ne peut être peint », une exposition consacrée au vent, un météore dont on peut observer les effets « réels » depuis les baies vitrées du musée, et dans toutes les variations de sa puissance, tout en ayant la possibilité d’examiner les effets « représentés » dans les œuvres accrochées en salles (Boudin, Courbet, Renoir…).

« Le vent commence d’être compris par les savants au cours du XIXe siècle. Auparavant,  cette vacuité sonore était seulement éprouvée et décrite selon l’ensemble des sensations qu’elle imposait. L’inconsistance, l’instabilité, l’évanescence définissaient ce flux invisible, continu, imprévisible. La fugacité du vent, vecteur d’immensité, expliquait qu’on ne savait trop d’où il venait, où il allait » écrit Alain Corbin.

Depuis que le vent impose son omniprésence, sa force, ses terrifiantes colères, mais aussi ses bienfaits à l’humanité, celle-ci s’interroge sur la manière de se le représenter et de représenter cet élément aussi familier qu’insaisissable. Le vent, comme l’air, ne se voit pas ; il est invisible. Pourtant on le sent, on l’éprouve, mais ce n’est que par les effets qu’il produit sur le monde visible qu’on le perçoit.
Ainsi, il façonne le paysage, le déforme et se dérobe lui-même au regard.

Comment peindre le vent ? Comment représenter ce qui par essence est invisible ? Tel est le sujet de cette grande exposition pluridisciplinaire qui mêle peintures, dessins, objets archéologiques, estampes, photographies, verres, sculptures, cinéma et vidéos d’artistes de toutes époques, soulignant ainsi la permanence du défi que pose la représentation de ce qui est invisible et le pouvoir poétique de ce météore.
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