Monet au Havre
du 05 juin au 27 septembre 2026
À l’occasion du centenaire de la disparition de Claude Monet (Paris, 1840 – Giverny, 1926), le MuMa présente une plongée inédite dans la jeunesse du peintre à travers l’exposition « Monet au Havre ».
De ses premiers carnets de dessins aux paysages maritimes et portuaires, l’exposition révèle la manière dont ces trente années décisives, passées entre Le Havre et Paris, ont façonné le regard et la technique de Monet.
Dans un parcours de près d’une centaine d’oeuvres et de documents en provenance de prestigieuses institutions publiques et privées mais aussi des collections des descendants de l’artiste, l’exposition offre un éclairage nouveau sur les liens du père de l’impressionnisme avec la ville du Havre.
De ses premiers carnets de dessins aux paysages maritimes et portuaires, l’exposition révèle la manière dont ces trente années décisives, passées entre Le Havre et Paris, ont façonné le regard et la technique de Monet.
Dans un parcours de près d’une centaine d’oeuvres et de documents en provenance de prestigieuses institutions publiques et privées mais aussi des collections des descendants de l’artiste, l’exposition offre un éclairage nouveau sur les liens du père de l’impressionnisme avec la ville du Havre.
1 - Grandir au Havre
De ces années de jeunesse passées au Havre, Claude Monet ne livrera que des éclats, comme il peindra plus tard : par touches, par variations, par ellipses. Né Oscar-Claude à Paris en 1840, il grandit pourtant sur les hauteurs d’Ingouville, alors faubourg verdoyant du Havre, « l’Auteuil des commerçants », où les négociants enrichis par le port viennent respirer loin des quais saturés de coton, de café et d’épices. Son père, Adolphe, a renoncé aux aventures maritimes pour le commerce ; sa mère, Louise-Justine, incarne une bourgeoisie cultivée faite de musique, de théâtre et de sociabilité. Les portraits peints en 1839 par Adolphe Rinck disent cette prospérité tranquille : regards assurés, étoffes soignées, promesse d’ascension sociale. La famille élargie – Jacques et Jeanne Lecadre, l’oncle négociant et la tante attentive – forme un réseau dense où le jeune artiste circule sans jamais se confier. Au cimetière de Sainte-Adresse, les dalles familiales composent un roman muet dont il ne parlera jamais. Comme si l’origine devait demeurer floue, les souvenirs de l’enfance noyés dans la brume de l’estuaire.
Au collège du Havre, où il entre en 1851, l’élève Monet est « indiscipliné de naissance ». L’institution lui pèse ; il la compare à une prison. Il y apprend peu, sinon l’art de la caricature. Sur le papier bleu de ses cahiers, il déforme les visages de ses maîtres et croque notables, Anglais de passage, figures croisées sur les quais du port. Ses dessins s’exposent chez un encadreur ; il les vend. « J’en crevais d’orgueil », dira-t-il. Déjà, l’irrévérence devient ressource, et le commerce un moyen d’évasion. Car l’horizon du jeune Oscar est double. D’un côté, la ville bruissante : en 1845, des milliers de navires entrent et sortent du port, brassant sucres, cafés, cotons et fortunes rapides. De l’autre, les falaises abruptes, les grèves sauvages, les chemins d’Ingouville, de Graville, les basses falaises du cap de la Hève. L’été 1856, il dessine presque chaque jour : une baraque, une chaumière, un portail, un canot échoué. Il date, il situe, il inscrit sa présence au bas des feuilles. Comme s’il cherchait, hors du salon familial et des comptoirs paternels, le lieu exact où se tenir.
La mort de sa mère, en 1857, assombrit la maison. Le père entretient une relation secrète ; les tensions s’aiguisent. Oscar est déclaré « commis » dans l’entreprise familiale : avenir tracé, vocation contrariée. Le soutien vient plutôt de sa tante Lecadre, seule à croire durablement en son talent artistique. La rencontre décisive survient chez l’encadreur Gravier : Eugène Boudin remarque le jeune caricaturiste et l’invite à peindre sur le motif. D’abord moqueur, Oscar accepte. Dans la campagne havraise, face au ciel changeant et aux eaux transparentes de la Rouelles, il éprouve une « illumination ». Le voile se déchire : il sera peintre. Plus tard, il reconnaîtra aussi la dette envers Johan Barthold Jongkind, autre passeur de lumière.
Les bourses municipales lui sont refusées ; qu’importe. En 1859, il part pour Paris avec quelques toiles et des lettres de recommandation. Il presse Boudin de quitter « cette ville de coton ». Pourtant, Le Havre demeure un aimant. Il y revient pour la conscription, pour la convalescence après l’Algérie, pour chercher appuis et commandes. L’été 1867, il peint La Terrasse à Sainte-Adresse (New York, Metropolitan Museum of Art) : élégance balnéaire, drapeaux claquant au vent, mer étincelante. Le fils prodigue semble réconcilié avec les siens. Mais l’équilibre est fragile. Entre l’« enfant perdu » aux yeux de sa tante et le « civilisé raffiné » décrit par ses premiers biographes, deux figures cohabitent déjà : l’homme du monde et l’homme des grèves, le caricaturiste applaudi et le solitaire attentif aux frémissements de l’air et aux reflets changeants. De cette jeunesse havraise, à la fois lacunaire et décisive, émerge moins un récit qu’un éclat intérieur : celui d’un regard qui, très tôt, fait le choix du plein air.
Au collège du Havre, où il entre en 1851, l’élève Monet est « indiscipliné de naissance ». L’institution lui pèse ; il la compare à une prison. Il y apprend peu, sinon l’art de la caricature. Sur le papier bleu de ses cahiers, il déforme les visages de ses maîtres et croque notables, Anglais de passage, figures croisées sur les quais du port. Ses dessins s’exposent chez un encadreur ; il les vend. « J’en crevais d’orgueil », dira-t-il. Déjà, l’irrévérence devient ressource, et le commerce un moyen d’évasion. Car l’horizon du jeune Oscar est double. D’un côté, la ville bruissante : en 1845, des milliers de navires entrent et sortent du port, brassant sucres, cafés, cotons et fortunes rapides. De l’autre, les falaises abruptes, les grèves sauvages, les chemins d’Ingouville, de Graville, les basses falaises du cap de la Hève. L’été 1856, il dessine presque chaque jour : une baraque, une chaumière, un portail, un canot échoué. Il date, il situe, il inscrit sa présence au bas des feuilles. Comme s’il cherchait, hors du salon familial et des comptoirs paternels, le lieu exact où se tenir.
Claude MONET (1840-1926), Jardin en fleurs - à Sainte-Adresse, vers 1866, huile sur toile, 64 x 53 cm. Montpellier - Musée Fabre. Dépôt du Musée d'Orsay - Paris.. © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski
Les bourses municipales lui sont refusées ; qu’importe. En 1859, il part pour Paris avec quelques toiles et des lettres de recommandation. Il presse Boudin de quitter « cette ville de coton ». Pourtant, Le Havre demeure un aimant. Il y revient pour la conscription, pour la convalescence après l’Algérie, pour chercher appuis et commandes. L’été 1867, il peint La Terrasse à Sainte-Adresse (New York, Metropolitan Museum of Art) : élégance balnéaire, drapeaux claquant au vent, mer étincelante. Le fils prodigue semble réconcilié avec les siens. Mais l’équilibre est fragile. Entre l’« enfant perdu » aux yeux de sa tante et le « civilisé raffiné » décrit par ses premiers biographes, deux figures cohabitent déjà : l’homme du monde et l’homme des grèves, le caricaturiste applaudi et le solitaire attentif aux frémissements de l’air et aux reflets changeants. De cette jeunesse havraise, à la fois lacunaire et décisive, émerge moins un récit qu’un éclat intérieur : celui d’un regard qui, très tôt, fait le choix du plein air.
2 - Premiers carnets de dessins en 1856
Deux albums de dessins datés de l’été 1856 nous sont parvenus. D’un format propice au travail « en plein champ », ils accompagnent l’adolescent dans ses longues marches entre Ingouville, Sainte-Adresse, Harfleur, Montivilliers ou la pointe de la Hève. Au fil de ses pérégrinations, Monet annote, date et localise ses dessins avec précision, transformant ces carnets en véritables journaux visuels. Âgé de quinze ans, installé depuis une dizaine d’années au Havre avec sa famille, le jeune Oscar Monet explore le territoire havrais, carnet en main, affirmant déjà une grande maîtrise du dessin
Guidé par les conseils d’Eugène Boudin, qui l’encourage à observer la mer, les ciels et les arbres « tels que la nature les a faits », il adopte une discipline rigoureuse. Certains jours, il exécute jusqu’à trois dessins, comme pour épuiser toutes les variations d’un motif. Cette pratique intensive révèle une volonté d’arpenter, comprendre et mémoriser le paysage. Les feuilles de 1856 s’organisent autour de quatre grands thèmes : les navires et embarcations, souvent réunis en planches ; la campagne, le littoral et les falaises ; les maisons, chaumières et architectures et les figures humaines, d’abord intégrées au paysage, puis étudiées isolément.
Le premier carnet (45 folios, 4 juillet - 9 août) suit presque au jour le jour les déplacements du jeune artiste. Il croque la façade maritime du Perrey, les maisons de pêcheurs, les jardins et propriétés d’Ingouville, les rives de la Lézarde à Harfleur. La précision topographique est frappante : Monet note parfois le nom exact d’un lieu ou d’un commerce. Cette exactitude documentaire traduit déjà un regard analytique. Le second carnet (45 folios, 11 août - 12 septembre) marque une étape supplémentaire. Les dessins y sont plus concentrés, plus denses. Monet renonce aux effets d’estompe et privilégie un réseau serré de traits parallèles ou croisés, proches de la gravure. Chaque élément – brique, planche, tuile, feuillage – est décrit avec minutie. Le motif semble contenu dans un maillage continu dont aucun trait ne déborde.
Cette technique révèle une étonnante maturité. Le jeune Monet ne cherche pas encore l’effet atmosphérique : il « grave » le réel au crayon, construisant les volumes par hachures. Les chaumières sont analysées par trames verticales et horizontales ; les falaises et rochers par des lignes obliques qui en épousent la structure. Les figures gagnent en assurance, comme le portrait d’Édouard Perdrieux, où les traits s’organisent en un ensemble cohérent. L’évolution est sensible entre les deux albums : les compositions deviennent plus resserrées, les personnages plus présents, parfois intégrés dans le paysage, tel un jardinier à Graville. Monet ne se contente plus d’inventorier ; il commence à organiser ses compositions.
L’été 1856 est aussi un moment charnière dans la vie personnelle de Monet : il perdra sa mère quelques mois plus tard. Ces carnets, derniers témoins d’une période encore insouciante, constituent un véritable « alphabet graphique ». Par l’étude méthodique des arbres, rochers, embarcations ou architectures, le jeune artiste élabore un répertoire de formes qu’il saura ensuite combiner, développer et dépasser. Contrairement au mythe d’un impressionnisme né d’une spontanéité pure, ces carnets - dont l'un d'entre eux est présenté au public pour la première fois - attestent d’une maîtrise déjà affirmée du dessin, acquise au contact direct du paysage havrais. Ils sont l’acte de naissance d’un regard – celui qui, quelques années plus tard, transformera la lumière et le paysage en une révolution picturale.
Guidé par les conseils d’Eugène Boudin, qui l’encourage à observer la mer, les ciels et les arbres « tels que la nature les a faits », il adopte une discipline rigoureuse. Certains jours, il exécute jusqu’à trois dessins, comme pour épuiser toutes les variations d’un motif. Cette pratique intensive révèle une volonté d’arpenter, comprendre et mémoriser le paysage. Les feuilles de 1856 s’organisent autour de quatre grands thèmes : les navires et embarcations, souvent réunis en planches ; la campagne, le littoral et les falaises ; les maisons, chaumières et architectures et les figures humaines, d’abord intégrées au paysage, puis étudiées isolément.
Claude MONET (1840-1926), Enfant assis à la poupée, Carnet de dessins n° 2, “D’après nature / le 9 septembre”, 1856, Crayon noir sur papier, 20 x 27 cm. 'Collection particulière
Cette technique révèle une étonnante maturité. Le jeune Monet ne cherche pas encore l’effet atmosphérique : il « grave » le réel au crayon, construisant les volumes par hachures. Les chaumières sont analysées par trames verticales et horizontales ; les falaises et rochers par des lignes obliques qui en épousent la structure. Les figures gagnent en assurance, comme le portrait d’Édouard Perdrieux, où les traits s’organisent en un ensemble cohérent. L’évolution est sensible entre les deux albums : les compositions deviennent plus resserrées, les personnages plus présents, parfois intégrés dans le paysage, tel un jardinier à Graville. Monet ne se contente plus d’inventorier ; il commence à organiser ses compositions.
Claude MONET (1840-1926), L'Épicerie du Perrey, Carnet de dessins n° 2, “La maison des 4 nations au Perrey / le 12 septembre”, 1856, crayon sur papier, 20 x 27 cm. 'Collection particulière. © François Doury
3 - Retour en terre natale
Vue prise à Rouelles est le premier tableau dans l’œuvre de Claude Monet. Nous sommes en 1858 : le jeune homme, âgé de dix-sept ans, installe son chevalet sur les hauteurs du Havre, aux côtés d’Eugène Boudin. Ensemble, ils peignent à ciel ouvert, partageant cette découverte de la lumière changeante, de l’air, des reflets, de ce dialogue subtil entre la terre et le ciel. Déjà, tout le génie de Monet est là – la sensibilité à l’eau, la fascination pour le paysage saisi dans sa vérité la plus immédiate et la contemplation silencieuse de la nature.
Présentée la même année à l’exposition municipale du Havre, ce tableau, signé « O. Monet », est le premier que l’artiste montre au public. Les archives de la ville en conservent encore la trace : la notice, le reçu signé de la main du peintre, et la liste des œuvres exposées par Eugène Boudin. Deux regards unis par une même émotion devant la nature, deux destins de peintres qui vont enrichir notre vision du monde.
Longtemps oubliée, Vue prise à Rouelles a été redécouverte au Japon, où elle est aujourd’hui conservée au Marunuma Art Park, près de Saitama. Monet la garda près de vingt ans, comme un souvenir intime de ses débuts, avant de s’en séparer en 1877, alors que sa carrière prenait son plein essor. Ce tableau pionnier, souvent évoqué dans les récits de Monet, appartient désormais à la légende : dans le calme de cette mare circulaire, dans le rideau de peupliers se détachant sur le ciel bleu, s’annonce déjà la poésie de tout un monde. Son importance symbolique est immense : elle est la genèse d’un regard, la promesse d’une œuvre à venir, et l’un des premiers jalons d’une révolution picturale qui mènera à l’impressionnisme.
Pour la première fois, Vue prise à Rouelles et le tableau que Boudin peignit à ses côtés en 1858 reviennent ensemble du Japon pour ouvrir cette exposition. Leur venue sur leur terre natale est un moment de rare émotion : le dialogue retrouvé de deux toiles sœurs, nées sous la même lumière normande, là où tout commença.
Claude MONET (1840-1926), Vue prise à Rouelles, 1858, huile sur toile, 46 × 65 cm. Japon - Saitama - Museum of Modern Art - dépôt du Marunuma Art Park - Asaka. © Bridgeman Images
Longtemps oubliée, Vue prise à Rouelles a été redécouverte au Japon, où elle est aujourd’hui conservée au Marunuma Art Park, près de Saitama. Monet la garda près de vingt ans, comme un souvenir intime de ses débuts, avant de s’en séparer en 1877, alors que sa carrière prenait son plein essor. Ce tableau pionnier, souvent évoqué dans les récits de Monet, appartient désormais à la légende : dans le calme de cette mare circulaire, dans le rideau de peupliers se détachant sur le ciel bleu, s’annonce déjà la poésie de tout un monde. Son importance symbolique est immense : elle est la genèse d’un regard, la promesse d’une œuvre à venir, et l’un des premiers jalons d’une révolution picturale qui mènera à l’impressionnisme.
Eugène BOUDIN (1824-1898), Paysage normand, 1854-1858, huile sur bois, 34 x 57 cm. Japon - Saitama - Museum of Modern Art - dépôt du Marunuma Art Park - Asaka. © Marunuma Art Park - Asaka
4 - Adolphe Monet, un portrait inédit
Claude Monet évoque rarement son père, Adolphe Monet, mort discrètement en 1871. Né à Paris le 3 février 1800, il est le fils unique du second mariage de Pascal Monet, agent de commerce parisien, et de Catherine Chaumerat, issue d’une famille lyonnaise. Attiré dans sa jeunesse par la géographie, il s’inscrit en 1818 sur les registres de la marine marchande du Havre et effectue un voyage aux Antilles, mais renonce rapidement à la carrière maritime. Le 20 mai 1835, il épouse Louise Justine Aubrée (1805-1857), veuve depuis 1831.
Lorsque leur fils Claude naît en 1840, le couple habite rue Laffitte à Paris, quartier réputé pour ses galeries et marchands de tableaux. À la suite d’un revers de fortune en 1845, Adolphe quitte Paris pour s’installer au Havre où il intègre la société de son beau-frère Jacques Lecadre, négociant en épicerie de gros. À la disparition de celui-ci en 1858, Adolphe devient fondé de pouvoir de l’entreprise désormais dirigée par sa demi-sœur Jeanne Lecadre. Cette même année, conscient des dispositions artistiques de Claude, il soutient sa demande de bourse auprès de la Ville du Havre afin qu’il poursuive ses études à Paris.
Dans ce portrait inédit, Claude Monet représente son père en buste, de trois quarts, vêtu d’un costume sombre assorti d’un nœud papillon de même teinte. Son regard, partiellement dissimulé derrière de petites lunettes rondes, s’inscrit dans un cadrage serré, détaché sur un fond uniforme qui exclut toute référence à un environnement précis.
L’expression du visage, contenue et légèrement pincée, évoque celle d’une photographie-carte réalisée par Joseph et Émile Tourtin, conservée dans la famille Monet et datée vers 1869. La comparaison avec ce document, où Adolphe paraît plus âgé, permet de situer l’exécution du portrait aux alentours de 1865. Le portrait, décrit dans le Journal de Rouen comme « très sobre dans une belle tenue grise et noire » est d’une belle facture libre et esquissée.
Il est acquis par Léon Monet qui ne s’en séparera pas. Claude réalise un autre portrait peint de son père plus grand et plus abouti qu’il conserve au sein de sa propre collection (New Brunswick, Zimmerli Art Museum). Outre ces deux portraits isolés peints en 1865, Claude Monet figure son père dans de grandes compositions, notamment Adolphe Monet lisant dans un jardin (1867, collection particulière) et La Terrasse à Sainte-Adresse (1867, New York, Metropolitan Museum of Art), où les membres de la famille Monet sont réunis.
Lorsque leur fils Claude naît en 1840, le couple habite rue Laffitte à Paris, quartier réputé pour ses galeries et marchands de tableaux. À la suite d’un revers de fortune en 1845, Adolphe quitte Paris pour s’installer au Havre où il intègre la société de son beau-frère Jacques Lecadre, négociant en épicerie de gros. À la disparition de celui-ci en 1858, Adolphe devient fondé de pouvoir de l’entreprise désormais dirigée par sa demi-sœur Jeanne Lecadre. Cette même année, conscient des dispositions artistiques de Claude, il soutient sa demande de bourse auprès de la Ville du Havre afin qu’il poursuive ses études à Paris.
Claude MONET (1840-1926), Portrait d’Adolphe Monet, père de l'artiste, 1865, huile sur toile, 46 x 38 cm. 'Collection particulière. © François Doury
L’expression du visage, contenue et légèrement pincée, évoque celle d’une photographie-carte réalisée par Joseph et Émile Tourtin, conservée dans la famille Monet et datée vers 1869. La comparaison avec ce document, où Adolphe paraît plus âgé, permet de situer l’exécution du portrait aux alentours de 1865. Le portrait, décrit dans le Journal de Rouen comme « très sobre dans une belle tenue grise et noire » est d’une belle facture libre et esquissée.
Il est acquis par Léon Monet qui ne s’en séparera pas. Claude réalise un autre portrait peint de son père plus grand et plus abouti qu’il conserve au sein de sa propre collection (New Brunswick, Zimmerli Art Museum). Outre ces deux portraits isolés peints en 1865, Claude Monet figure son père dans de grandes compositions, notamment Adolphe Monet lisant dans un jardin (1867, collection particulière) et La Terrasse à Sainte-Adresse (1867, New York, Metropolitan Museum of Art), où les membres de la famille Monet sont réunis.
5 - Le Havre, terre de collectionneurs
En 1910, au moment où l’œuvre de Claude Monet s’impose dans les grandes collections parisiennes et internationales, Le Havre peut déjà se prévaloir d’avoir reconnu très tôt le talent de l’un de ses enfants. Bien avant sa consécration, le peintre est en effet présent dans plusieurs collections privées de la ville. Cette présence témoigne d’une fidélité ancienne, inscrite dans les réseaux familiaux, commerciaux et artistiques qui structurent la société havraise. Parmi les premiers soutiens de l’artiste figure son frère aîné, Léon Monet. Industriel spécialisé dans les colorants synthétiques et directeur de la seule filiale française de la société Geigy & Cie, Léon Monet joue un rôle déterminant dans la préservation des premières œuvres du peintre. Amateur éclairé et défenseur des impressionnistes, il acquiert très tôt près d’une vingtaine de peintures de jeunesse ainsi que les premiers albums de dessins de son frère. Ce geste dépasse l’affection familiale : il constitue un véritable conservatoire des débuts de Monet, à une époque où ces œuvres peinent encore à trouver acquéreur.
Autour de ce cercle familial gravite une première génération d’amateurs havrais, issus pour la plupart des milieux d’armateurs et de commerçants qui font la prospérité de la ville au XIXe siècle. Frédéric Perquer, Eugène Bayeux, Ernest Seigneuré ou encore Louis-Joachim Gaudibert comptent parmi les premiers collectionneurs de Monet. Dans les années 1860, ils privilégient l'acquisition de portraits et de natures mortes. L’armateur Louis-Joachim Gaudibert commande plusieurs portraits de famille dont le portrait de son épouse Marguerite. De son côté, Eugène Bayeux, proche du peintre Eugène Boudin, rassemble une collection de peintures où figure Trophée de chasse de Monet. Ces collections privées, souvent transmises de génération en génération, témoignent d’un attachement profond à l’œuvre du peintre.
À partir des années 1880-1890 apparaît une nouvelle génération de collectionneurs, composée d’industriels et de négociants cosmopolites récemment installés dans la cité portuaire. Des amateurs tels que Lazare Weiller, Oscar Schmitz, Georges Dussueil, Pieter van der Velde, Charles Auguste Marande, Olivier Senn ou Léon Pédron constituent alors d’importantes collections d’art moderne où la peinture impressionniste occupe une place centrale. Les œuvres de Monet y figurent et leur qualité est remarquable. L’industriel Lazare Weiller possède ainsi plusieurs tableaux majeurs, dont La Gare Saint-Lazare (Londres, National Gallery) et une vue de la série des Cathédrales de Rouen (Paris, musée d’Orsay). D’autres amateurs acquièrent des paysages emblématiques, souvent lors de ventes publiques ou auprès de marchands parisiens. Pieter van der Velde achète une vue du Palais de Westminster comparable à celle offerte par l'artiste à la Ville en 1910.
Face au prix croissant des peintures, certains collectionneurs se tournent également vers les dessins et caricatures de jeunesse de Monet. Georges Dussueil rassemble ainsi un ensemble de portraits charges réalisés par l’artiste dans les années 1850, tandis que Léon Pédron acquiert quelques dessins. Ces collections privées témoignent de l’audace esthétique d’une élite commerçante et industrielle ouverte aux innovations artistiques de son temps. Lorsque Monet disparaît en 1926, la ville continue d’honorer celui qui fut formé sur ses rivages. L’année suivante, à l’initiative du collectionneur Olivier Senn, une rue du Havre reçoit le nom du peintre. Ce geste symbolique consacre une relation ancienne et profonde entre l’artiste et la cité portuaire. Grâce à l’engagement de collectionneurs passionnés, Le Havre fut ainsi pour Monet un lieu de formation, d’inspiration et de soutien.
Autour de ce cercle familial gravite une première génération d’amateurs havrais, issus pour la plupart des milieux d’armateurs et de commerçants qui font la prospérité de la ville au XIXe siècle. Frédéric Perquer, Eugène Bayeux, Ernest Seigneuré ou encore Louis-Joachim Gaudibert comptent parmi les premiers collectionneurs de Monet. Dans les années 1860, ils privilégient l'acquisition de portraits et de natures mortes. L’armateur Louis-Joachim Gaudibert commande plusieurs portraits de famille dont le portrait de son épouse Marguerite. De son côté, Eugène Bayeux, proche du peintre Eugène Boudin, rassemble une collection de peintures où figure Trophée de chasse de Monet. Ces collections privées, souvent transmises de génération en génération, témoignent d’un attachement profond à l’œuvre du peintre.
Claude MONET (1840-1926), La Cabane de Sainte-Adresse, 1867, huile sur toile, 53 x 62 cm. MAH - Musée d'art et d'histoire - Ville de Genève - ancien dépôt de la Fondation Garengo - 1990. © Musée d'art et d'histoire - Ville de Genève /Flora Bevilacqua
Face au prix croissant des peintures, certains collectionneurs se tournent également vers les dessins et caricatures de jeunesse de Monet. Georges Dussueil rassemble ainsi un ensemble de portraits charges réalisés par l’artiste dans les années 1850, tandis que Léon Pédron acquiert quelques dessins. Ces collections privées témoignent de l’audace esthétique d’une élite commerçante et industrielle ouverte aux innovations artistiques de son temps. Lorsque Monet disparaît en 1926, la ville continue d’honorer celui qui fut formé sur ses rivages. L’année suivante, à l’initiative du collectionneur Olivier Senn, une rue du Havre reçoit le nom du peintre. Ce geste symbolique consacre une relation ancienne et profonde entre l’artiste et la cité portuaire. Grâce à l’engagement de collectionneurs passionnés, Le Havre fut ainsi pour Monet un lieu de formation, d’inspiration et de soutien.
6 - Portrait de Madame Gaudibert
Claude MONET (1840-1926), Madame Louis Joachim Gaudibert, 1868, huile sur toile, 216,5 x 138,5 cm. Paris - Musée d'Orsay. © GrandPalaisRmn (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski
Répondant à une commande de son mari, Monet conçoit un portrait d’apparat grandeur nature, dans la tradition des effigies monarchiques héritées du XVIIe siècle. La jeune femme est représentée debout, de trois quarts, le regard détourné, dans le décor raffiné du château familial des Ardennes Saint-Louis à Montivilliers. Un lourd rideau de taffetas bleu, une table ornée d’un bouquet et la somptuosité de la robe structurent la composition. Plus qu’une étude psychologique, le tableau célèbre la magnificence d’un vêtement, l’élévation d’un rang social et l’affirmation d’une époque. Marguerite y apparaît telle une princesse, image idéalisée répondant aux aspirations aristocratiques de la bourgeoisie havraise du XIXe siècle.La composition doit beaucoup à l’influence d’Alfred Stevens, dont les figures féminines élégantes, souvent placées devant des tentures luxueuses, rencontrent alors un vif succès, notamment après l’Exposition universelle de 1867. Mais là où Stevens privilégie des formats plus intimes et des demi-teintes, Monet transpose le modèle à l’échelle monumentale, affirmant une présence presque théâtrale. Le tableau, par ses dimensions, ambitionne clairement de s’imposer sur les cimaises du Salon.
Commandé le 3 septembre 1868 par Louis Joachim Gaudibert, le portrait de Madame Gaudibert est d’abord accroché au château des Ardennes Saint-Louis. À la mort de Marguerite, en 1877, l’œuvre revient à son fils, Louis Eugène, qui hérite également de l’ensemble de la fortune familiale et de la collection de tableaux. Le décès prématuré de ce dernier, en 1897, sans descendance, entraîne une nouvelle transmission patrimoniale. Le 27 avril 1910, sa grand-mère, Mathilde Emma Marcel, s’éteint au Havre et lègue ses biens à sa fille Gabrielle, sœur de Marguerite et épouse d’Edgar Lamotte. Les grands portraits de Marguerite et de Louis Joachim Gaudibert sont alors roulés puis conservés dans le grenier de la propriété acquise par le couple Lamotte à Sainte-Adresse, l’ancienne maison des Lecadre, dite Le Coteau. C’est très probablement dans cette demeure que l’historien Georges Jean Aubry put découvrir et admirer les tableaux lors de son passage au Havre en 1912.
7 - Monet et la nature morte
La nature morte occupe une place importante mais souvent sous-estimée dans la carrière de Claude Monet. Comme son maître Eugène Boudin, auteur de « tableaux de salle à manger » destinés aux intérieurs bourgeois, Monet voit dans ce genre un moyen d’assurer sa subsistance tout en affirmant son talent. Dès 1864, le jeune peintre confie d’ailleurs à Frédéric Bazille son intention de peindre des poissons et des paniers de pêcheurs afin de « gagner de l’argent ». En 1868, la vente d’une Nature morte, poires et raisins au collectionneur Hippolyte Lejosne – grâce à l’entremise de Bazille – permet à Monet d’acheter couleurs et matériel.
Environ soixante-dix natures mortes jalonnent sa carrière, des débuts aux années 1880. L’évolution est sensible : des grandes compositions ambitieuses inspirées du XVIIIᵉ siècle, notamment de Jean Baptiste Oudry et de François Desportes, Monet passe à des formats plus modestes et à des sujets plus épurés. La redécouverte de Jean Siméon Chardin, soutenue par des critiques comme Champfleury, marque profondément sa génération : matière dense, lumière subtile, silence des objets deviennent des références majeures. Ses premières œuvres ambitieuses – Trophée de chasse (1862) ou Fleurs de printemps (1864) – témoignent d’une volonté de se mesurer à la tradition. Le Trophée de chasse, avec son gibier suspendu et ses riches textures, s’inscrit dans cet héritage décoratif, tout en révélant déjà une sensibilité à la lumière et aux contrastes. Fleurs de printemps, exposé à Rouen en 1864, affirme une ambition nouvelle : profusion florale, vibration chromatique, liberté croissante de la touche.
Dans les années 1860, la nature morte constitue pour les jeunes artistes un terrain d’expérimentation plus accessible que la peinture d’histoire. Monet, Bazille et Renoir travaillent côte à côte, interprétant un même motif selon des angles et des sensibilités différentes. Ces confrontations affirment leurs langages respectifs. À Paris, la rencontre décisive avec l’œuvre d’Édouard Manet, notamment à la galerie Martinet, agit comme un révélateur. Manet considère la nature morte comme la « pierre de touche du peintre ». Monet s’approprie cette conception : il simplifie ses compositions, accentue les ombres portées, ose de larges aplats clairs. Dans Nature morte avec une bouteille, une carafe, du pain et du vin (1862-1863), la diagonale structure l’espace ; la serviette blanche devient surface vibrante. L’objet cesse d’être descriptif pour devenir événement pictural.
En 1869, à Bougival, Monet et Renoir peignent ensemble des bouquets et des fruits. Les contours s’assouplissent, la lumière circule entre les pétales et la nappe, la touche varie selon les matières. Ces recherches menées en atelier dialoguent avec celles du plein air et annoncent les fondements de l’impressionnisme. À partir de 1878, installé à Vétheuil puis à Giverny, Monet privilégie les bouquets issus de son propre jardin. Les fleurs dahlias, chrysanthèmes, pivoines – deviennent un champ d’expérimentation chromatique. Les grandes compositions décoratives des années 1880, puis les parterres de chrysanthèmes (1897), abolissent presque toute profondeur : les fleurs envahissent la toile en un réseau de diagonales et de faisceaux colorés. La nature morte traditionnelle, construite dans l’atelier, se transforme en surface vibrante.
En 1907, avec deux toiles représentant des œufs traités en camaïeu, les formes semblent se dissoudre dans une brume colorée. À Giverny, le jardin devient un atelier vivant : les nymphéas flottant sur l’étang prolongent la logique des bouquets, mais à l’échelle monumentale. Monet ne décrit plus les objets ; il restitue la lumière et la sensation. La nature morte accompagne Monet tout au long de sa carrière : d’abord moyen de subsistance et exercice académique, elle devient un laboratoire de composition et de couleur. Nourrie par l’héritage du XVIIIᵉ siècle, l’exemple de Boudin, la leçon de Manet et le dialogue avec Renoir, elle prépare l’avènement des grandes décorations de Giverny. Moins spectaculaire que les paysages, la nature morte révèle pourtant un aspect singulier du travail de l’artiste : sa capacité à transformer les objets les plus simples – un faisan, une bouteille, un bouquet, quelques œufs – en une exploration radicale de la lumière et de la peinture elle-même.
Environ soixante-dix natures mortes jalonnent sa carrière, des débuts aux années 1880. L’évolution est sensible : des grandes compositions ambitieuses inspirées du XVIIIᵉ siècle, notamment de Jean Baptiste Oudry et de François Desportes, Monet passe à des formats plus modestes et à des sujets plus épurés. La redécouverte de Jean Siméon Chardin, soutenue par des critiques comme Champfleury, marque profondément sa génération : matière dense, lumière subtile, silence des objets deviennent des références majeures. Ses premières œuvres ambitieuses – Trophée de chasse (1862) ou Fleurs de printemps (1864) – témoignent d’une volonté de se mesurer à la tradition. Le Trophée de chasse, avec son gibier suspendu et ses riches textures, s’inscrit dans cet héritage décoratif, tout en révélant déjà une sensibilité à la lumière et aux contrastes. Fleurs de printemps, exposé à Rouen en 1864, affirme une ambition nouvelle : profusion florale, vibration chromatique, liberté croissante de la touche.
Claude MONET (1840-1926), Nature morte avec une bouteille, une carafe, du pain et du vin, vers 1862-1863, huile sur toile, 39 x 59 cm. Washington - National Gallery of Art - collection de M. et Mme Paul Mellon. © Wahington - National Gallery of Art
En 1869, à Bougival, Monet et Renoir peignent ensemble des bouquets et des fruits. Les contours s’assouplissent, la lumière circule entre les pétales et la nappe, la touche varie selon les matières. Ces recherches menées en atelier dialoguent avec celles du plein air et annoncent les fondements de l’impressionnisme. À partir de 1878, installé à Vétheuil puis à Giverny, Monet privilégie les bouquets issus de son propre jardin. Les fleurs dahlias, chrysanthèmes, pivoines – deviennent un champ d’expérimentation chromatique. Les grandes compositions décoratives des années 1880, puis les parterres de chrysanthèmes (1897), abolissent presque toute profondeur : les fleurs envahissent la toile en un réseau de diagonales et de faisceaux colorés. La nature morte traditionnelle, construite dans l’atelier, se transforme en surface vibrante.
En 1907, avec deux toiles représentant des œufs traités en camaïeu, les formes semblent se dissoudre dans une brume colorée. À Giverny, le jardin devient un atelier vivant : les nymphéas flottant sur l’étang prolongent la logique des bouquets, mais à l’échelle monumentale. Monet ne décrit plus les objets ; il restitue la lumière et la sensation. La nature morte accompagne Monet tout au long de sa carrière : d’abord moyen de subsistance et exercice académique, elle devient un laboratoire de composition et de couleur. Nourrie par l’héritage du XVIIIᵉ siècle, l’exemple de Boudin, la leçon de Manet et le dialogue avec Renoir, elle prépare l’avènement des grandes décorations de Giverny. Moins spectaculaire que les paysages, la nature morte révèle pourtant un aspect singulier du travail de l’artiste : sa capacité à transformer les objets les plus simples – un faisan, une bouteille, un bouquet, quelques œufs – en une exploration radicale de la lumière et de la peinture elle-même.
8 - « Faire des fleurs »
En septembre 1864, Claude Monet travaille à Honfleur avec son maître Eugène Boudin et Johan Barthold Jongkind. Happé par ses « études de dehors », l’artiste regrette de ne pas avoir assez de temps pour se « mettre à faire des fleurs » et notamment il souhaiterait « peindre de belles marguerites». Il finit par le trouver puisqu’il annonce à son ami le peintre Frédéric Bazille qu’il envoie « un tableau de fleurs à l’exposition de Rouen ». Le tableau dont parle Monet semble bien correspondre à ces monumentales Fleurs de printemps.
Fraîchement coupées, se détachant sur un fond neutre, les fleurs rappellent les natures mortes contemporaines de Boudin, notamment Nature morte aux pivoines et seringat (1856-1862), conservée au MuMa. Toutefois, par l’ampleur et la liberté de la touche, la toile se rapproche davantage de la manière de Gustave Courbet, que Monet a rencontré à Paris au printemps 1864. Monet a solidement construit son dessin et ses fleurs occupent de manière équilibrée l’espace de la toile. La richesse des couleurs et l’éclat de la lumière traduisent déjà, malgré la jeunesse de l'artiste, une maturité affirmée et une indépendance de regard.
Par son ampleur, par la liberté de la touche et par la délicatesse du coloris, Fleurs de printemps marque son entourage artistique. L’œuvre inspire notamment son ami Frédéric Bazille pour son Pot de fleurs (1866), présenté au Salon de Paris en 1868. Les deux peintres, alors très liés, partagent un atelier à Paris et poursuivent des recherches esthétiques communes. De cette complicité naissent plusieurs bouquets, mais aussi certains paysages exécutés de concert, témoignant d’un dialogue fécond entre les deux artistes.
Monet juge « honteuse » l'exposition municipale de Rouen. Il déplore un « assemblage d’aussi mauvaises choses » et regrette que son tableau de fleurs ait été « mal placé dans un faux jour ». Il conclut cependant avec détachement, affirmant que cette manifestation n’a pour lui « aucune importance » du point de vue des ventes – sans doute parce que l’œuvre était déjà promise à son frère Léon Monet.
Claude MONET (1840-1926), Fleurs de printemps, 1864, huile sur toile, 116 x 90 cm. Cleveland - The Cleveland Museum of Art - Gift of the Hanna Fund -1953. Cleveland Museum of Art
Par son ampleur, par la liberté de la touche et par la délicatesse du coloris, Fleurs de printemps marque son entourage artistique. L’œuvre inspire notamment son ami Frédéric Bazille pour son Pot de fleurs (1866), présenté au Salon de Paris en 1868. Les deux peintres, alors très liés, partagent un atelier à Paris et poursuivent des recherches esthétiques communes. De cette complicité naissent plusieurs bouquets, mais aussi certains paysages exécutés de concert, témoignant d’un dialogue fécond entre les deux artistes.
Monet juge « honteuse » l'exposition municipale de Rouen. Il déplore un « assemblage d’aussi mauvaises choses » et regrette que son tableau de fleurs ait été « mal placé dans un faux jour ». Il conclut cependant avec détachement, affirmant que cette manifestation n’a pour lui « aucune importance » du point de vue des ventes – sans doute parce que l’œuvre était déjà promise à son frère Léon Monet.
9 - Monet caricaturiste
La pratique de la caricature occupe une place décisive dans la formation de Claude Monet. Bien avant d’être le peintre des Nymphéas, le jeune artiste – qui signe alors « O. Monet » – se fait connaître au Havre par ses portraits-charges. Cette activité, longtemps considérée comme anecdotique, apparaît aujourd’hui comme un véritable laboratoire de son regard. La première mention de ses caricatures date de 1874, année de la première exposition impressionniste organisée dans l’ancien atelier de Nadar, boulevard des Capucines à Paris. Le choix de ce lieu, associé à la photographie et au portrait-charge, inscrit d’emblée la modernité impressionniste dans le sillage des pratiques visuelles contemporaines. Or, bien avant cette date, Monet avait exploré les ressources satiriques du dessin.
Selon son propre témoignage, tout commence sur les bancs du collège : il couvre ses cahiers de silhouettes irrévérencieuses et caricature ses professeurs. Cet exercice ludique affine très tôt son coup de crayon et son sens de l’observation. Aucune de ces feuilles d’écolier n’a été conservée, mais dès 1857, au Havre, Monet développe une production de portraits-charges qu’il vend à son entourage. Sur la centaine réalisée, une trentaine subsiste aujourd’hui. Ces œuvres se concentrent presque exclusivement sur le visage, traité selon le principe de la « grosse tête » posée sur un corps réduit. Monet s’inscrit ainsi dans la grande tradition du portrait-charge, héritée des Carrache et renouvelée au XIXe siècle par la presse illustrée. L’exemple d’Honoré Daumier, notamment sa série des Représentants représentés, est déterminant : comme lui, Monet grossit les traits distinctifs sans perdre la ressemblance. Nez proéminents, regards appuyés, mentons accusés deviennent des signes d’identité.
Ses modèles sont les notables et figures familières du port du Havre : armateurs, notaires, avocats, commerçants, touristes britanniques de passage. Chaque caricature isole l’individu sur la page blanche, parfois rehaussée d’ombre, selon une formule popularisée par les publications satiriques telles que Le Charivari. Monet expose ses dessins dans la vitrine d’un papetier-encadreur, aux côtés des marines d’Eugène Boudin. La vente de ces charges lui procure une indépendance financière suffisante pour « monter » à Paris en 1859. Le jeune artiste nourrit également sa pratique par la copie attentive de caricatures publiées dans la « petite presse » du Second Empire. Il reproduit des dessins d’Étienne Carjat, de Félix Nadar ou de Paul Hadol, apprenant à condenser l’expression et à isoler l’essentiel d’une physionomie. Le modèle du Panthéon Nadar l’inspire particulièrement : cette galerie de célébrités réunies en une composition panoramique l’incite d’ailleurs à penser la caricature en série.
En 1860, Monet publie même une caricature dans la revue Diogène. Cette incursion dans la presse marque l’aboutissement d’une période. Dès 1862, il abandonne progressivement le genre pour se consacrer pleinement à la peinture. Loin d’être un simple prélude, la caricature constitue pourtant une base solide dans sa formation. Elle apprend à Monet la rapidité d’exécution, la justesse du trait, l’attention aux variations d’expression. Elle l’initie aussi à la logique sérielle : multiplier les figures, observer les différences au sein d’un même motif, varier les attitudes. Enfin, le portrait-charge affirme déjà une conception moderne de l’art : saisir un individu à travers l’interprétation d’un tempérament. Lorsque, dans les années 1870, Monet signe « Claude Monet » et expose aux côtés des impressionnistes, il prolonge, sous une autre forme, l’acuité acquise dans l’exercice satirique. Le spectaculaire portrait de son frère Léon, peint en 1874, avec son regard incisif et sa physionomie fortement caractérisée, rappelle combien l’œil du caricaturiste demeure actif chez le peintre.
Selon son propre témoignage, tout commence sur les bancs du collège : il couvre ses cahiers de silhouettes irrévérencieuses et caricature ses professeurs. Cet exercice ludique affine très tôt son coup de crayon et son sens de l’observation. Aucune de ces feuilles d’écolier n’a été conservée, mais dès 1857, au Havre, Monet développe une production de portraits-charges qu’il vend à son entourage. Sur la centaine réalisée, une trentaine subsiste aujourd’hui. Ces œuvres se concentrent presque exclusivement sur le visage, traité selon le principe de la « grosse tête » posée sur un corps réduit. Monet s’inscrit ainsi dans la grande tradition du portrait-charge, héritée des Carrache et renouvelée au XIXe siècle par la presse illustrée. L’exemple d’Honoré Daumier, notamment sa série des Représentants représentés, est déterminant : comme lui, Monet grossit les traits distinctifs sans perdre la ressemblance. Nez proéminents, regards appuyés, mentons accusés deviennent des signes d’identité.
Claude MONET (1840-1926), Léon Manchon en habit noir, vers 1854-1858, crayon noir sur papier brun avec rehauts de pastel blanc, 56 x 42 cm. Rouen - musée des Beaux-Arts. © Y. Deslandes
En 1860, Monet publie même une caricature dans la revue Diogène. Cette incursion dans la presse marque l’aboutissement d’une période. Dès 1862, il abandonne progressivement le genre pour se consacrer pleinement à la peinture. Loin d’être un simple prélude, la caricature constitue pourtant une base solide dans sa formation. Elle apprend à Monet la rapidité d’exécution, la justesse du trait, l’attention aux variations d’expression. Elle l’initie aussi à la logique sérielle : multiplier les figures, observer les différences au sein d’un même motif, varier les attitudes. Enfin, le portrait-charge affirme déjà une conception moderne de l’art : saisir un individu à travers l’interprétation d’un tempérament. Lorsque, dans les années 1870, Monet signe « Claude Monet » et expose aux côtés des impressionnistes, il prolonge, sous une autre forme, l’acuité acquise dans l’exercice satirique. Le spectaculaire portrait de son frère Léon, peint en 1874, avec son regard incisif et sa physionomie fortement caractérisée, rappelle combien l’œil du caricaturiste demeure actif chez le peintre.
10 - Le cousin Eugène Lecadre sous le trait d'« O. Monet »
Claude MONET (1840-1926), Eugène Lecadre, vers 1858, crayon noir sur papier avec rehauts de craie blanche, 48 x 30 cm. 'Collection particulière. © François Doury
L’année 1858 marque un tournant pour la famille Lecadre avec la disparition de Jacques Lecadre, figure centrale du négoce havrais. Eugène poursuit et développe les affaires familiales, fondant en 1863, avec Édouard Moulia, la maison Moulia et Lecadre sur le boulevard Impérial. Spécialisée dans le commerce de la laine, l’entreprise devient l’une des plus solides de la place du Havre, saluée par la Banque de France pour sa prospérité. Marié en 1862 à sa cousine Marguerite Lecadre, Eugène consolide son ancrage local ; il hérite de la propriété du Coteau à Sainte-Adresse et mène parallèlement une carrière civique active, siégeant à la chambre de commerce du Havre dans les années 1880.
Longtemps conservé dans la sphère familiale, le dessin – signé d’un énigmatique « O. Monet » – fut mis de côté, son auteur n’étant pas encore reconnu comme le futur maître de l’impressionnisme. Resté dans la descendance Lecadre puis Thieullent, il a traversé plus d’un siècle et demi dans l’ombre d'un couloir avant d’être redécouvert. Présenté aujourd’hui pour la première fois, il constitue un témoignage rare et précieux des débuts d’un artiste appelé à marquer durablement l’histoire de l’art.
11 - Les ciels en pastels
Dès les années 1850, Eugène Boudin fait du ciel un motif d’étude à part entière. Sur les plages normandes, il réalise de nombreuses études au pastel exécutées face à la mer, notant avec précision l’heure, la date et les conditions météorologiques. Ces feuilles, saisies sur le vif, témoignent d’une attention inédite aux variations atmosphériques. En 1859, Baudelaire salue leur caractère « improvisé », capable de rendre perceptibles la saison, le vent ou l’heure du jour. Dans l’atelier situé à Honfleur, ces « ciels » fascinent artistes et écrivains ; Corot, qui le surnomme le « Roi des ciels » admire, tout comme Troyon ou Baudelaire, sa capacité à capter l’insaisissable.
Le jeune Claude Monet découvre ces pastels lors de ses séjours au Havre auprès de Boudin. Très tôt marqué par cette approche directe de la nature, il réalise à son tour, dès 1862, des pastels consacrés aux effets fugitifs du soleil couchant sur la mer. Là où Boudin privilégie la matérialité du pastel et la vibration colorée des nuages, Monet élargit le champ de vision : il structure ses compositions autour d’un vaste ciel souvent posé sur une ligne d’horizon basse et un espace maritime réduit. À partir d’un motif similaire, il développe une vision plus panoramique, presque architecturée, cherchant à traduire l’immensité silencieuse du paysage.
En 1868, alors que Boudin organise à l’Hôtel Drouot une importante vente réunissant peintures, aquarelles et pastels, Monet suit de près l’événement. Le succès rencontré par ces « petites études faites sur la plage » confirme l’intérêt du public et des artistes pour ce médium longtemps jugé mineur. La même année, Monet réalise, en parallèle de ses grands formats destinés aux Salons, une série inédite de pastels de ciels normands. Quinze feuilles aujourd’hui connues, dont certaines datées de 1868, présentent une composition presque identique : une prairie étroite au premier plan, une ligne d’horizon basse et, à droite, la silhouette d’un arbuste faisant transition entre terre et ciel.
Par la répétition du motif, Monet inaugure une véritable pratique sérielle. Toutefois, l’enjeu n’est pas topographique. L’artiste élimine le détail, simplifie les masses et concentre son attention sur les variations lumineuses : éclat d’un nuage après la pluie, lueur dorée du soir, vibration d’un ciel couvert. À la manière d’une focale photographique, il isole l’essentiel pour saisir l’instant. Ces pastels apparaissent comme des études pures, presque abstraites, où le geste libre et musical traduit l’énergie d’un moment du jour.
Si Monet a pu admirer les études atmosphériques de Delacroix, l’influence décisive demeure celle de Boudin. Celui-ci lui ouvre la voie d’une observation directe et sensible du paysage. La vente de 1868 joue sans doute un rôle déterminant dans la volonté de Monet d'expérimenter le croquis au pastel. Dans ces ciels se révèle un dialogue fécond entre Boudin et Monet. Chez celui-ci se dessine déjà l’une des grandes aventures de la modernité picturale : faire du ciel, changeant et insaisissable, une exploration sérielle et le lieu même de l’impression.
Le jeune Claude Monet découvre ces pastels lors de ses séjours au Havre auprès de Boudin. Très tôt marqué par cette approche directe de la nature, il réalise à son tour, dès 1862, des pastels consacrés aux effets fugitifs du soleil couchant sur la mer. Là où Boudin privilégie la matérialité du pastel et la vibration colorée des nuages, Monet élargit le champ de vision : il structure ses compositions autour d’un vaste ciel souvent posé sur une ligne d’horizon basse et un espace maritime réduit. À partir d’un motif similaire, il développe une vision plus panoramique, presque architecturée, cherchant à traduire l’immensité silencieuse du paysage.
Eugène BOUDIN (1824-1898), Couchant et falaise (Étretat), vers 1854-1859, pastel sur papier bleu-gris, 15 x 20 cm. Honfleur - Musée Eugène Boudin - legs Eugène Boudin - 1899. © Musée Eugène Boudin - Honfleur - Henri Brauner
Par la répétition du motif, Monet inaugure une véritable pratique sérielle. Toutefois, l’enjeu n’est pas topographique. L’artiste élimine le détail, simplifie les masses et concentre son attention sur les variations lumineuses : éclat d’un nuage après la pluie, lueur dorée du soir, vibration d’un ciel couvert. À la manière d’une focale photographique, il isole l’essentiel pour saisir l’instant. Ces pastels apparaissent comme des études pures, presque abstraites, où le geste libre et musical traduit l’énergie d’un moment du jour.
Claude MONET (1840-1926), Bateaux de pêche, 1868, pastel sur papier cartonné, 20 x 34 cm. Collection particulière
12 - Coucher de soleil
Claude MONET (1840-1926), Coucher de soleil, vers 1868, pastel sur papier, 21 x 35 cm. Collection particulière. © 2022 Christie’s Images Limited
Tel est le cas dans Coucher de soleil. La silhouette sombre du buisson, à contre-jour, instaure une transition entre l’étroite bande de prairie et l’immensité du ciel. Tantôt dense, tantôt partiellement effacé, l’arbuste peut presque se dissoudre dans l’atmosphère, comme ici. La constance du champ, du bosquet et de l’horizon confirme la volonté de Monet de concevoir une véritable série avant la lettre. Toutefois, le motif importe moins que les variations lumineuses qui, peu à peu, estompent les détails terrestres. Malgré ses dimensions modestes, le pastel atteint une forme de monumentalité par l’intensité expressive de ses harmonies vespérales : les orangés vibrants, les jaunes dorés et les bleus azuréens s’y fondent en un chatoiement subtil.
Dès 1862, Monet explorait les effets du soleil déclinant dans des pastels tels que Coucher de soleil sur la mer (1862-1864, Oxford, Ashmolean Museum) ou La Mer au soleil couchant (1862, Boston, Museum of Fine Arts). Il évoquera plus tard sa fascination pour les études de ciels de son maître Eugène Boudin qu’il qualifiait de « filles de l’instantanéité », dont il acquit d’ailleurs deux feuilles pour sa propre collection. Dans ce Coucher de soleil, toute la puissance des ciels normands s’exprime avec une virtuosité remarquable, héritée de son maître mais déjà pleinement assimilée et transcendée.
13 - Le Gray et Monet au Havre
Au milieu du XIXᵉ siècle, Le Havre constitue un laboratoire visuel exceptionnel où se rencontrent peintres et photographes autour d’un même motif : la mer et l’activité portuaire. Dans ce contexte, un dialogue s’établit entre la photographie naissante et la peinture moderne, dialogue dont les œuvres de Gustave Le Gray et de Claude Monet offrent l’un des exemples les plus significatifs.
Dès les années 1850, Le Havre devient un centre important de photographie maritime. Les frères Macaire et Jean-Victor Warnod réalisent des « marines instantanées » qui frappent les contemporains par leur virtuosité technique. Installés sur la jetée nord, ils tentent de saisir les navires, les vagues et les variations atmosphériques dans un environnement pourtant difficile pour la photographie. Ces images circulent largement, notamment à Paris, et contribuent à faire du port normand un motif moderne. Les photographes attirés par ce spectacle – amateurs éclairés, membres de la Société française de photographie ou simples voyageurs – trouvent au Havre un terrain d’expérimentation privilégié.
Parmi eux, Gustave Le Gray joue un rôle majeur. Lors de ses séjours au Havre en 1856 et 1857, il réalise des vues de mer et des études de ciel qui comptent parmi les chefs-d’œuvre de la photographie du XIXᵉ siècle. Sa maîtrise technique, notamment l’usage de ciels rapportés combinant plusieurs négatifs, lui permet de dépasser les limites de la photographie primitive et de produire des images d’une grande puissance esthétique. Ses marines – navires au large, nuages dramatiques, lignes d’horizon épurées – rencontrent un succès international et diffusent une nouvelle vision du paysage maritime, plus dynamique et plus moderne.
Claude Monet évolue dans cet environnement saturé d’images. Les photographies sont visibles dans les ateliers, les vitrines ou les expositions locales. Il est probable que le jeune artiste ait vu certaines œuvres de Le Gray, soit au Havre, soit plus tard à Paris. Les « marines instantanées » photographiques participent alors à la formation d’un imaginaire visuel partagé. Elles proposent de nouveaux cadrages, des points de vue depuis les jetées ou l’avant-port, ainsi qu’un intérêt marqué pour les phénomènes atmosphériques et les instants fugitifs.
Toutefois, la peinture de Monet ne se contente pas d’imiter la photographie : elle dialogue avec elle. Comme les photographes, Monet cherche à saisir le mouvement des navires, la circulation du port et les effets changeants de la lumière. Mais la peinture lui permet de dépasser certaines contraintes techniques de la photographie du temps. Là où les clichés présentent souvent des ciels blancs ou figés par les temps de pose, Monet anime ses toiles de nuages tourmentés et de variations chromatiques qui restituent la dynamique de la mer et de l’atmosphère.
Les rapprochements iconographiques entre certaines photographies et des toiles de Monet sont frappants. Ce dialogue ne se limite pas aux motifs. Il concerne aussi la notion d’instant. Les photographies maritimes revendiquent la capture immédiate d’un moment – l’arrivée d’un navire, le mouvement d’une vague. Pourtant, certaines d’entre elles résultent en réalité de montages de négatifs, révélant que l’« instantané » peut être construit. De manière comparable, Monet élabore ses tableaux à partir d’observations multiples, recomposant sur la toile un instant synthétique.
Dans ce contexte, la photographie constitue à la fois une documentation, une source d’inspiration et un stimulant esthétique pour les peintres. Gustave Courbet ou Eugène Boudin y recourent. Monet lui-même possédait des photographies de marines havraises, dont certains motifs – l’entrée du port ou le bassin du Commerce – se retrouvent dans ses tableaux. Ainsi, dans le paysage artistique du Havre des années 1850-1870, photographie et peinture participent d’une même quête : représenter la modernité du monde maritime et saisir l’instant fugitif.
Dès les années 1850, Le Havre devient un centre important de photographie maritime. Les frères Macaire et Jean-Victor Warnod réalisent des « marines instantanées » qui frappent les contemporains par leur virtuosité technique. Installés sur la jetée nord, ils tentent de saisir les navires, les vagues et les variations atmosphériques dans un environnement pourtant difficile pour la photographie. Ces images circulent largement, notamment à Paris, et contribuent à faire du port normand un motif moderne. Les photographes attirés par ce spectacle – amateurs éclairés, membres de la Société française de photographie ou simples voyageurs – trouvent au Havre un terrain d’expérimentation privilégié.
Parmi eux, Gustave Le Gray joue un rôle majeur. Lors de ses séjours au Havre en 1856 et 1857, il réalise des vues de mer et des études de ciel qui comptent parmi les chefs-d’œuvre de la photographie du XIXᵉ siècle. Sa maîtrise technique, notamment l’usage de ciels rapportés combinant plusieurs négatifs, lui permet de dépasser les limites de la photographie primitive et de produire des images d’une grande puissance esthétique. Ses marines – navires au large, nuages dramatiques, lignes d’horizon épurées – rencontrent un succès international et diffusent une nouvelle vision du paysage maritime, plus dynamique et plus moderne.
Claude Monet évolue dans cet environnement saturé d’images. Les photographies sont visibles dans les ateliers, les vitrines ou les expositions locales. Il est probable que le jeune artiste ait vu certaines œuvres de Le Gray, soit au Havre, soit plus tard à Paris. Les « marines instantanées » photographiques participent alors à la formation d’un imaginaire visuel partagé. Elles proposent de nouveaux cadrages, des points de vue depuis les jetées ou l’avant-port, ainsi qu’un intérêt marqué pour les phénomènes atmosphériques et les instants fugitifs.
Gustave LE GRAY (1820-1884), Bateaux quittant le port du Havre, 1856, tirage sur papier albuminé d’après négatif sur verre au collodion, 32 x 42 cm. Quimper - Archives départementales du Finistère - en dépôt au MuMa
Les rapprochements iconographiques entre certaines photographies et des toiles de Monet sont frappants. Ce dialogue ne se limite pas aux motifs. Il concerne aussi la notion d’instant. Les photographies maritimes revendiquent la capture immédiate d’un moment – l’arrivée d’un navire, le mouvement d’une vague. Pourtant, certaines d’entre elles résultent en réalité de montages de négatifs, révélant que l’« instantané » peut être construit. De manière comparable, Monet élabore ses tableaux à partir d’observations multiples, recomposant sur la toile un instant synthétique.
Dans ce contexte, la photographie constitue à la fois une documentation, une source d’inspiration et un stimulant esthétique pour les peintres. Gustave Courbet ou Eugène Boudin y recourent. Monet lui-même possédait des photographies de marines havraises, dont certains motifs – l’entrée du port ou le bassin du Commerce – se retrouvent dans ses tableaux. Ainsi, dans le paysage artistique du Havre des années 1850-1870, photographie et peinture participent d’une même quête : représenter la modernité du monde maritime et saisir l’instant fugitif.
14 - Le musée du Havre entre peinture et photographie
Construit entre 1843 et 1845 par l’architecte Charles Fortuné Brunet-Debaines, le musée-bibliothèque du Havre constituent l’un des premiers grands équipements culturels de la ville. Situé face au port, le bâtiment témoigne de l’ambition culturelle d’une cité alors en pleine expansion commerciale. Pourtant, dans les années 1850, cette initiative peine encore à s’imposer. Certain critiques déplorent que « la ville est si commerciale et le musée si négligé que les expositions sont rares ». À cette époque, quatre-vingt pour cent des œuvres présentées proviennent en effet de prêts de collections privées, signe de l’importance de la bourgeoisie havraise dans la vie artistique locale.
C’est dans ce contexte que Claude Monet réalise, probablement au début de l’année 1873, une vue du musée du Havre. Dans cette toile, l’artiste met en scène la rencontre entre l’activité portuaire et l’architecture culturelle de la ville. La composition se structure en larges bandes horizontales : un ciel animé de touches rapides domine la scène, tandis que l’eau du bassin est traitée par des coups de pinceau horizontaux qui traduisent le mouvement de la surface. Au centre, les voiles claires des bateaux se détachent sur le fond urbain, leurs mâts verticaux scandant l’espace de la toile. Les bâtiments du quai, partiellement dissimulés derrière cette forêt de mâts, se reconnaissent à leurs toits en pente, leurs fenêtres cintrées et leurs ornements architecturaux. Par ce jeu de formes et de lignes, Monet suggère une tension subtile entre deux mondes : l’intense activité commerciale du port et la présence plus discrète de l’institution muséale. Le commerce semble presque éclipser la culture, reléguant le musée à l’arrière plan de la vie urbaine.
Quelques années auparavant, le même site avait déjà attiré l’attention du photographe Gustave Le Gray. Lorsqu’il séjourne au Havre en 1856 et 1857, la ville est l’un des centres les plus actifs de la photographie naissante. L’ouverture de la ligne de chemin de fer reliant Paris au Havre en 1847 facilite également la venue de photographes parisiens. Plusieurs ateliers s'installent au Havre, notamment ceux des frères Macaire, pionniers de la photographie maritime capables de capter le mouvement des vagues grâce à l’amélioration des temps de pose.
Dans sa photographie intitulée Musée-bibliothèque et ville du Havre, Le Gray propose une vision du site. L’image organise un dialogue entre la ville et l’eau du port : au premier plan, les mâts, les pieux et les voiles des navires forment un réseau de triangles qui encadrent la façade régulière du musée. Contrairement à la toile de Monet, le bâtiment apparaît ici clairement visible entre les éléments du port, comme si la photographie cherchait à réconcilier culture et activité maritime. La composition évoque par ailleurs certaines vues portuaires de la peinture hollandaise du XVIIᵉ siècle, où architecture urbaine et paysages maritimes se répondent dans une atmosphère à la fois réaliste et poétique.
Mise en regard de la peinture de Monet, la photographie de Le Gray révèle ainsi deux manières complémentaires de représenter la ville portuaire. L’une, photographique, ordonne le paysage et met en valeur l’équilibre entre ville et mer ; l’autre, picturale, traduit la vibration du port moderne et la place dominante de l’activité commerciale dans la vie havraise. Ensemble, ces deux œuvres témoignent de l’importance du Havre comme lieu d’expérimentation visuelle au XIXᵉ siècle, où peinture et photographie observent et interprètent un même paysage urbain.
Gustave LE GRAY (1820-1884), Musée-bibliothèque et ville du Havre, 1856, tirage sur papier albuminé d’après négatif sur verre au collodion, 32 x 42 cm. Le Havre
Quelques années auparavant, le même site avait déjà attiré l’attention du photographe Gustave Le Gray. Lorsqu’il séjourne au Havre en 1856 et 1857, la ville est l’un des centres les plus actifs de la photographie naissante. L’ouverture de la ligne de chemin de fer reliant Paris au Havre en 1847 facilite également la venue de photographes parisiens. Plusieurs ateliers s'installent au Havre, notamment ceux des frères Macaire, pionniers de la photographie maritime capables de capter le mouvement des vagues grâce à l’amélioration des temps de pose.
Claude MONET (1840-1926), Le Musée du Havre, 1873, huile sur toile, 75 x 100 cm. London - The National Gallery. © The National Gallery - London. All rights reserved
Mise en regard de la peinture de Monet, la photographie de Le Gray révèle ainsi deux manières complémentaires de représenter la ville portuaire. L’une, photographique, ordonne le paysage et met en valeur l’équilibre entre ville et mer ; l’autre, picturale, traduit la vibration du port moderne et la place dominante de l’activité commerciale dans la vie havraise. Ensemble, ces deux œuvres témoignent de l’importance du Havre comme lieu d’expérimentation visuelle au XIXᵉ siècle, où peinture et photographie observent et interprètent un même paysage urbain.
15 - Paysages maritimes et portuaires
Bien avant les séries consacrées aux meules ou aux cathédrales, c’est face à la mer, sur les côtes normandes, que le regard de Claude Monet se pose et que son langage pictural s’invente.
Au Havre, Monet découvre très tôt les horizons ouverts de l’estuaire de la Seine, les falaises crayeuses et l’activité du port. La rencontre décisive avec Eugène Boudin marque un tournant : le jeune artiste apprend à peindre sur le motif, à observer la mer, le ciel et leurs métamorphoses. Boudin l’initie à une peinture claire, attentive aux effets atmosphériques. À Sainte-Adresse, sur la plage et au sommet des falaises, Monet multiplie dessins, pastels, études et pochades. Les ciels vastes, les nuages traversés de vents marins, la vibration de l’air deviennent les véritables sujets de ses toiles. Très vite, il privilégie une palette fraîche et lumineuse, posée sur des préparations claires qui intensifient l’éclat des tons. La ligne d’horizon, souvent haute, partage la toile entre mer et ciel.
Au début des années 1860, Monet travaille à Honfleur aux côtés de Johan Barthold Jongkind, dont l’approche sensible des variations lumineuses le marque profondément. Attentif aux changements d’heure et de climat, Jongkind juxtapose déjà tons chauds et froids sur des fonds pâles ; Monet radicalise cette recherche en accentuant la fragmentation de la touche et la mobilité des surfaces. Face à la baie de Seine, les deux artistes explorent des points de vue similaires. Monet retient de Jongkind la liberté de la facture et l’attention aux phénomènes fugitifs – miroitement de l’eau, brume matinale, éclats d’un soleil couchant filtrant à travers les nuages. À Honfleur comme à Sainte Adresse, la mer n’est plus un simple décor : elle devient un champ d’expérimentation optique. À Honfleur, l’artiste apprend à saisir l’instantanéité d’un effet atmosphérique. À Sainte-Adresse et au Havre, il approfondit ses recherches au contact d’un paysage à la fois stable par ses lignes – falaises, horizon – et infiniment mobile par ses lumières.
Les falaises de la côte d’Albâtre, notamment à la pointe de la Hève, offrent à Monet des motifs puissants : abrupts calcaires, plages de galets, étendues marines soumises aux marées. Dans ces compositions, l’artiste adopte souvent un point de vue oblique qui dynamise l’espace. La touche s’élargit, parfois appliquée au couteau, traduisant la rudesse du vent et le mouvement des vagues. Présentées au Salon de 1865, ses vues de l’embouchure de la Seine et de la pointe de la Hève frappent par leur immédiateté. L’immensité du ciel y domine, traversée de nuées changeantes ; la mer, animée de reflets argentés ou plombés, capte la lumière instable des côtes normandes. Monet y affirme déjà ce qui fera la singularité impressionniste : peindre non pas le motif lui-même, mais l’effet qu’il produit à un instant donné.
Au-delà des plages et des falaises, le port du Havre constitue un autre sujet majeur. Bassins, mâts de navires, fumées industrielles et voiliers au mouillage composent un paysage moderne où verticales et horizontales structurent la toile. Ces éléments portuaires – mâts, cheminées, quais – rythment l’espace et introduisent une dimension contemporaine à la tradition du paysage marin. Dans ces vues portuaires, Monet conjugue observation naturaliste et modernité : les activités maritimes, la circulation des bateaux, les effets de brume sur l’eau témoignent d’un monde en mutation. La lumière, toujours changeante, dissout les contours et unit ciel, mer et architecture dans une même vibration de couleurs.
Si Monet reconnaîtra toujours Boudin et Jongkind comme ses « maîtres », c’est la confrontation quotidienne avec la mer qui forge son œil. L’expérience du plein air, menée avec une grande exigence – travailler vite, recommencer, lutter pour atteindre l’« effet juste » – l’amène à rompre avec la finition académique. À l’aube des années 1870, lorsque s’ouvre le chapitre impressionniste, Monet possède les principes essentiels de son art : primauté de la lumière, fragmentation de la touche, fidélité à l’instant. Le Havre maritime aura constitué le terrain d’invention d’une nouvelle vision du monde.
Au Havre, Monet découvre très tôt les horizons ouverts de l’estuaire de la Seine, les falaises crayeuses et l’activité du port. La rencontre décisive avec Eugène Boudin marque un tournant : le jeune artiste apprend à peindre sur le motif, à observer la mer, le ciel et leurs métamorphoses. Boudin l’initie à une peinture claire, attentive aux effets atmosphériques. À Sainte-Adresse, sur la plage et au sommet des falaises, Monet multiplie dessins, pastels, études et pochades. Les ciels vastes, les nuages traversés de vents marins, la vibration de l’air deviennent les véritables sujets de ses toiles. Très vite, il privilégie une palette fraîche et lumineuse, posée sur des préparations claires qui intensifient l’éclat des tons. La ligne d’horizon, souvent haute, partage la toile entre mer et ciel.
Claude MONET (1840-1926), Bord de la mer à Sainte Adresse, 1864, huile sur toile, 40 x 70 cm. Minneapolis - The Minneapolis Institute of Art - don Mr and Mrs Theodore Bennett. © The Minneapolis Institute of Art
Les falaises de la côte d’Albâtre, notamment à la pointe de la Hève, offrent à Monet des motifs puissants : abrupts calcaires, plages de galets, étendues marines soumises aux marées. Dans ces compositions, l’artiste adopte souvent un point de vue oblique qui dynamise l’espace. La touche s’élargit, parfois appliquée au couteau, traduisant la rudesse du vent et le mouvement des vagues. Présentées au Salon de 1865, ses vues de l’embouchure de la Seine et de la pointe de la Hève frappent par leur immédiateté. L’immensité du ciel y domine, traversée de nuées changeantes ; la mer, animée de reflets argentés ou plombés, capte la lumière instable des côtes normandes. Monet y affirme déjà ce qui fera la singularité impressionniste : peindre non pas le motif lui-même, mais l’effet qu’il produit à un instant donné.
Claude MONET (1840-1926), Le Bassin du Commerce, Le Havre, vers 1874, huile sur toile, 37 x 45 cm. Liège - La Boverie. © Musée des Beaux-Arts de Liège/La Boverie
Si Monet reconnaîtra toujours Boudin et Jongkind comme ses « maîtres », c’est la confrontation quotidienne avec la mer qui forge son œil. L’expérience du plein air, menée avec une grande exigence – travailler vite, recommencer, lutter pour atteindre l’« effet juste » – l’amène à rompre avec la finition académique. À l’aube des années 1870, lorsque s’ouvre le chapitre impressionniste, Monet possède les principes essentiels de son art : primauté de la lumière, fragmentation de la touche, fidélité à l’instant. Le Havre maritime aura constitué le terrain d’invention d’une nouvelle vision du monde.
16 - La plage de Saint-Adresse
La pointe de la Hève est un site naturel remarquable de la côte normande. Avançant dans la Manche, au nord du Havre, elle marque à la fois l’extrémité sud de la côte d’Albâtre et le point le plus septentrional de la baie de Seine. Monet connait bien la région qu’il parcourt dès son adolescence. L’un de ses premiers dessins, daté du 3 septembre 1856, représente avec précision les basses falaises effritées et leurs strates sédimentaires, prisées des amateurs de fossiles. Au cours de l’été 1864, Monet revient à Sainte-Adresse pour peindre la plage à marée basse. Travaillant en plein air, il réalise plusieurs toiles lumineuses qui décrivent la courbe du rivage et la pointe de la Hève. Observées avec minutie, ces scènes fourmillent de détails : pêcheurs, ramasseurs d’algues ou de coquillages, chevaux et attelages. La plage, ponctuée de rochers, est structurée par des brise-lames en bois destinés à limiter le déplacement du sable et des galets. L’ensemble restitue un paysage animé, modelé par les variations de la marée et du ciel.
Pour peindre La Plage de Sainte-Adresse, Monet s’installe sur la grève, en contrebas des falaises du cap de la Hève, tournant le dos au Havre pour faire face à la pointe rocheuse surnommée le « bout du monde ». Ce motif que l’artiste affectionne tout particulièrement apparaît dans plusieurs dessins, pastels et dans son premier tableau présenté au Salon de 1865 (Fort Worth, Kimbell Art Museum).
À droite, la falaise et la plage de galets se détachent à contre-jour, tandis que la roche calcaire capte les derniers rayons du soleil couchant. Au bord de l’eau, deux pêcheurs tirent leur barque sur le rivage ; à gauche, la mer s’ouvre largement, où un voilier s’éloigne dans la lumière du soir.
Dans le tableau exposé au Salon de 1865 et dans son étude La Pointe de la Hève, Sainte-Adresse, (Londres, National Gallery of Art), Monet reprend ce point de vue sous un ciel lumineux chargé de nuages. Le choix du site et de la composition s’inscrit dans une filiation artistique. Il évoque les vues de Sainte-Adresse peintes en 1862 par Johan Barthold Jongkind, qui adopte souvent une perspective oblique ménageant à la fois l’ouverture sur la mer et la profondeur du paysage côtier.
Monet a également pu être marqué par la Vue de Villerville (La Haye, Musée Mesdag) présentée au Salon de 1864 par Charles-François Daubigny, offrant une vue de l’estuaire de la Seine depuis la rive opposée. L’acquisition précoce de La Plage de Sainte-Adresse par Léon Monet témoigne du soutien déterminé qu’il apporte à son frère. Dès 1864, à une époque où les collectionneurs sont rares et où Claude Monet peine à vendre ses œuvres, Léon achète plusieurs toiles, dont deux natures mortes et quatre paysages normands. Il apparaît ainsi comme l’un de ses premiers et plus fidèles soutiens.
Pour peindre La Plage de Sainte-Adresse, Monet s’installe sur la grève, en contrebas des falaises du cap de la Hève, tournant le dos au Havre pour faire face à la pointe rocheuse surnommée le « bout du monde ». Ce motif que l’artiste affectionne tout particulièrement apparaît dans plusieurs dessins, pastels et dans son premier tableau présenté au Salon de 1865 (Fort Worth, Kimbell Art Museum).
Claude MONET (1840-1926), La Plage de Sainte-Adresse, 1864, huile sur toile, 30 x 69 cm. Japon - Tochigi Tochigi Prefectural Museum of Fine Arts. © Tochigi Prefectural Museum of Fine Arts
Dans le tableau exposé au Salon de 1865 et dans son étude La Pointe de la Hève, Sainte-Adresse, (Londres, National Gallery of Art), Monet reprend ce point de vue sous un ciel lumineux chargé de nuages. Le choix du site et de la composition s’inscrit dans une filiation artistique. Il évoque les vues de Sainte-Adresse peintes en 1862 par Johan Barthold Jongkind, qui adopte souvent une perspective oblique ménageant à la fois l’ouverture sur la mer et la profondeur du paysage côtier.
Monet a également pu être marqué par la Vue de Villerville (La Haye, Musée Mesdag) présentée au Salon de 1864 par Charles-François Daubigny, offrant une vue de l’estuaire de la Seine depuis la rive opposée. L’acquisition précoce de La Plage de Sainte-Adresse par Léon Monet témoigne du soutien déterminé qu’il apporte à son frère. Dès 1864, à une époque où les collectionneurs sont rares et où Claude Monet peine à vendre ses œuvres, Léon achète plusieurs toiles, dont deux natures mortes et quatre paysages normands. Il apparaît ainsi comme l’un de ses premiers et plus fidèles soutiens.
17 - Le don d'un grand maître
Georges Jean-Aubry commente l’œuvre de Claude Monet. Le Havre Éclair, 28 novembre 1910.
« Ceux qui, sans jamais avoir été visiter notre musée, prétendent avec dédain qu’il n’en vaut pas la peine, vont avoir une excuse de moins : notre musée, en effet, par une bonne fortune insigne et dont tout l’honneur doit revenir à la générosité d’un grand artiste, va posséder trois toiles […] dignes à elles-seules de rendre nécessaire une visite à notre musée, si nous n’y avions déjà l’enseignement inépuisable de ces esquisses de Boudin où l’on peut apprendre en même temps que la peinture, la beauté changeante et délicate de nos ciels et de notre contrée.
Claude Monet vient de donner trois de ses toiles au musée du Havre […]
Des années ont passé, depuis le temps où l’on s’esclaffait devant les toiles des impressionnistes, où les critiques patentés déclaraient que c’était la fin de tout, où M. Gérôme, qui prétendait être peintre, déclarait que les œuvres de Manet, de Renoir, de Pissarro, de Monet, de Degas, de Sisley, étaient « la honte de l’art français » ; des années ont passé, trente ans à peine, depuis le moment où ces peintres bafoués, refusés aux expositions officielles, se trouvaient aux prises avec les plus âpres difficultés de l’existence.
Aujourd’hui que la justice est enfin venue pour ceux là qui surent rénover la peinture française et assurer dans le dix-neuvième siècle, après l’admirable école de 1830, une nouvelle et puissante influence de la peinture française sur le monde, influence qui se poursuit encore aujourd’hui que Sisley, que Pissarro sont morts, que Renoir ne peut plus peindre, que Degas est presque aveugle, on se décide à reconnaître que ces hommes enfermaient en leurs âmes les plus subtiles et les plus fortes sensibilités de la peinture de leur temps.
Seul aujourd’hui, d’entre eux, Claude Monet poursuit sa vie et son œuvre, avec la grande sérénité d’un génie robuste. Après avoir été le plus audacieux de tous et le chef, il prolonge encore, après ses camarades, cette succession de visions sans cesse renouvelées qui, des vues de Hollande, de 1874, au Nymphéas d’hier, par les séries d’Argenteuil, par les Peupliers, par les Meules, les Cathédrales de Rouen, les Westminster, atteste l’un des génies les plus souples, les plus sensibles et les plus pénétrants qu’ait jamais possédés la peinture de France, depuis Claude Lorrain et le Poussin, depuis Watteau ou Fragonard.
Depuis longtemps, plusieurs d’entre nous réclamaient au moins la présence d’une œuvre de Claude Monet au musée du Havre : combien de titres il y avait pour s’y rendre indispensable ! À défaut de son génie, fallait-il rappeler à ceux que ces raisons là touchent plus que des raisons d’art, que Claude Monet avait autrefois vécu au Havre, qu’il y avait fait une partie de ses études, que c’est au Havre qu’il avait rencontré Boudin, dont l’influence sur lui ne fut pas sans effet, que parmi ses œuvres un certain nombre rappelaient des paysages voisins, depuis des vues anciennes du Havre, jusqu’à ces toiles d’Étretat, de Pourville ou de Rouen ?
Ici, on attendit des années avant de se décider à lui acheter une toile. Le jour où l’on aurait pu s’y arrêter, la valeur des œuvres de Claude Monet dépassait tellement les maigres ressources du musée que nous avions perdu à tout jamais l’espoir de voir ce grand peintre glorifier notre petit musée. On n’espérait plus ces hasards extraordinaires qui, avec l'aide d'amateurs sagaces, nous permirent la possession de deux œuvres de Pissarro, au prix de combien de récriminations et d’invectives ! Nous nous consolions un peu, grâce à l’amabilité de leur propriétaire, en retournant voir les trois admirables Monet de la collection Van de Velde. Et pourtant, quand des années auraient passé, comment expliquerait-on aux amateurs d’art de plus tard, une si grande absence au musée : n’a-t-on déjà assez de ne pas posséder plusieurs Jongkind de premier ordre, au lieu de ce médiocre que l’on possède, ne serait-ce pas assez d’étonnement pour les visiteurs futurs, que de constater que de Boudin, lui-même, si notre musée possède cette merveilleuse collection d’études, grâce à la générosité du frère du peintre, il ne possède pas une toile achevée de la bonne époque ? Et tous ces peintres qui vécurent ici, y passèrent, aimèrent notre contrée, où sont-ils à notre musée, les Corot, les Daubigny, les Millet, et même un Bonington ? […]
Claude Monet répare lui-même l’injustice des hommes : à des années d’indifférence de la part d’une ville qui fut un moment sa petite patrie, il répond aujourd’hui, en donnant trois toiles marquant trois moments de sa carrière et, parmi elles, une de cette admirable série de Westminster qui donna à plusieurs d’entre nous, autrefois chez Durand-Ruel, une de leurs plus fortes émotions d’art.
À ceux que seuls les chiffres intéressent, dirons nous que c’est là plusieurs dizaines de mille francs dont le peintre fait cadeau à la ville ? Il y a mieux, c’est une source profonde et intarissable de réflexions et de joies esthétiques que vont permettre ces présences à nos concitoyens d’aujourd’hui et de demain.
La passion, si souvent combattue et raillée, que deux ou trois collectionneurs de notre ville nourrissent depuis plus de vingt ans pour les œuvres impressionnistes, trouve aujourd’hui son couronnement, et ne fut probablement pas étrangère au geste généreux du grand peintre qui partage, avec Auguste Rodin, la satisfaction d’une gloire qui fut tardive et d’une vieillesse encore laborieuse et robuste.
À ce geste que Claude Monet vient de faire, que notre ville réponde par une expression publique de reconnaissance profonde, que ces œuvres soient placées à la meilleure place auprès de ce Boudin qui fut un de ses maîtres, auprès de Pissarro, qui fut son compagnon d’armes : que cette installation ne soit pas faite silencieusement, mais qu’on obtienne que Claude Monet ajoute à ce don celui de sa présence, au jour où l’on livrera au public la vue de ces œuvres, afin que soient dites en sa présence les paroles nécessaires, et puissent-elles au moins, en enseignant la prudence aux critiques de demain, atténuer un peu chez certains et en Claude Monet lui-même, l’amertume de songer qu’il faille encore tant de temps en France pour reconnaître les grands artistes !
Demain il en sera de même. En attendant, réjouissons-nous et rendons en cette circonstance à Claude Monet un hommage que, dès longtemps, nous lui rendions en notre cœur ».
Claude MONET (1840-1926), Les Nymphéas, 1904, huile sur toile, 89 x 92 cm. MuMa Le Havre, Musée d’art moderne André Malraux. © MuMa Le Havre / David Fogel
Claude Monet vient de donner trois de ses toiles au musée du Havre […]
Des années ont passé, depuis le temps où l’on s’esclaffait devant les toiles des impressionnistes, où les critiques patentés déclaraient que c’était la fin de tout, où M. Gérôme, qui prétendait être peintre, déclarait que les œuvres de Manet, de Renoir, de Pissarro, de Monet, de Degas, de Sisley, étaient « la honte de l’art français » ; des années ont passé, trente ans à peine, depuis le moment où ces peintres bafoués, refusés aux expositions officielles, se trouvaient aux prises avec les plus âpres difficultés de l’existence.
Aujourd’hui que la justice est enfin venue pour ceux là qui surent rénover la peinture française et assurer dans le dix-neuvième siècle, après l’admirable école de 1830, une nouvelle et puissante influence de la peinture française sur le monde, influence qui se poursuit encore aujourd’hui que Sisley, que Pissarro sont morts, que Renoir ne peut plus peindre, que Degas est presque aveugle, on se décide à reconnaître que ces hommes enfermaient en leurs âmes les plus subtiles et les plus fortes sensibilités de la peinture de leur temps.
Seul aujourd’hui, d’entre eux, Claude Monet poursuit sa vie et son œuvre, avec la grande sérénité d’un génie robuste. Après avoir été le plus audacieux de tous et le chef, il prolonge encore, après ses camarades, cette succession de visions sans cesse renouvelées qui, des vues de Hollande, de 1874, au Nymphéas d’hier, par les séries d’Argenteuil, par les Peupliers, par les Meules, les Cathédrales de Rouen, les Westminster, atteste l’un des génies les plus souples, les plus sensibles et les plus pénétrants qu’ait jamais possédés la peinture de France, depuis Claude Lorrain et le Poussin, depuis Watteau ou Fragonard.
Depuis longtemps, plusieurs d’entre nous réclamaient au moins la présence d’une œuvre de Claude Monet au musée du Havre : combien de titres il y avait pour s’y rendre indispensable ! À défaut de son génie, fallait-il rappeler à ceux que ces raisons là touchent plus que des raisons d’art, que Claude Monet avait autrefois vécu au Havre, qu’il y avait fait une partie de ses études, que c’est au Havre qu’il avait rencontré Boudin, dont l’influence sur lui ne fut pas sans effet, que parmi ses œuvres un certain nombre rappelaient des paysages voisins, depuis des vues anciennes du Havre, jusqu’à ces toiles d’Étretat, de Pourville ou de Rouen ?
Ici, on attendit des années avant de se décider à lui acheter une toile. Le jour où l’on aurait pu s’y arrêter, la valeur des œuvres de Claude Monet dépassait tellement les maigres ressources du musée que nous avions perdu à tout jamais l’espoir de voir ce grand peintre glorifier notre petit musée. On n’espérait plus ces hasards extraordinaires qui, avec l'aide d'amateurs sagaces, nous permirent la possession de deux œuvres de Pissarro, au prix de combien de récriminations et d’invectives ! Nous nous consolions un peu, grâce à l’amabilité de leur propriétaire, en retournant voir les trois admirables Monet de la collection Van de Velde. Et pourtant, quand des années auraient passé, comment expliquerait-on aux amateurs d’art de plus tard, une si grande absence au musée : n’a-t-on déjà assez de ne pas posséder plusieurs Jongkind de premier ordre, au lieu de ce médiocre que l’on possède, ne serait-ce pas assez d’étonnement pour les visiteurs futurs, que de constater que de Boudin, lui-même, si notre musée possède cette merveilleuse collection d’études, grâce à la générosité du frère du peintre, il ne possède pas une toile achevée de la bonne époque ? Et tous ces peintres qui vécurent ici, y passèrent, aimèrent notre contrée, où sont-ils à notre musée, les Corot, les Daubigny, les Millet, et même un Bonington ? […]
Claude Monet répare lui-même l’injustice des hommes : à des années d’indifférence de la part d’une ville qui fut un moment sa petite patrie, il répond aujourd’hui, en donnant trois toiles marquant trois moments de sa carrière et, parmi elles, une de cette admirable série de Westminster qui donna à plusieurs d’entre nous, autrefois chez Durand-Ruel, une de leurs plus fortes émotions d’art.
Claude MONET (1840-1926), Les Falaises de Varengeville, 1897, huile sur toile, 64 x 91 cm. Le Havre - musée d’art moderne André Malraux - don de l’artiste - 1910. © MuMa Le Havre / David Fogel
La passion, si souvent combattue et raillée, que deux ou trois collectionneurs de notre ville nourrissent depuis plus de vingt ans pour les œuvres impressionnistes, trouve aujourd’hui son couronnement, et ne fut probablement pas étrangère au geste généreux du grand peintre qui partage, avec Auguste Rodin, la satisfaction d’une gloire qui fut tardive et d’une vieillesse encore laborieuse et robuste.
À ce geste que Claude Monet vient de faire, que notre ville réponde par une expression publique de reconnaissance profonde, que ces œuvres soient placées à la meilleure place auprès de ce Boudin qui fut un de ses maîtres, auprès de Pissarro, qui fut son compagnon d’armes : que cette installation ne soit pas faite silencieusement, mais qu’on obtienne que Claude Monet ajoute à ce don celui de sa présence, au jour où l’on livrera au public la vue de ces œuvres, afin que soient dites en sa présence les paroles nécessaires, et puissent-elles au moins, en enseignant la prudence aux critiques de demain, atténuer un peu chez certains et en Claude Monet lui-même, l’amertume de songer qu’il faille encore tant de temps en France pour reconnaître les grands artistes !
Demain il en sera de même. En attendant, réjouissons-nous et rendons en cette circonstance à Claude Monet un hommage que, dès longtemps, nous lui rendions en notre cœur ».
18 - Une restauration exemplaire : le parlement de Londres
En 1910, le journaliste du Havre-Éclair, Georges Jean-Aubry, souligne le caractère exceptionnel du geste de Claude Monet envers la ville du Havre. L’artiste offre alors trois tableaux « marquant trois moments de sa carrière » et parmi eux, une œuvre issue de « cette admirable série de Westminster qui donna à plusieurs d’entre nous, autrefois chez Durand-Ruel, une de leurs plus fortes émotions d’art ». Plus d’un siècle plus tard, cette même émotion esthétique a guidé la restauration du Parlement de Londres conservé au MuMa. L’objectif étant de redonner à l’œuvre la subtilité et la vibration lumineuse voulues par Monet.
Dans la tradition académique, un tableau était généralement protégé et achevé par une couche de vernis transparent. Les impressionnistes, et Monet en particulier, s’éloignent progressivement de cette pratique, affirmant ainsi leur modernité et leur liberté artistique. La surface du tableau était donc mate.
Avec le temps, le vernis ajouté postérieurement, de par sa nature et sous l’action de l’oxydation, s’est fortement assombri, dénaturant les teintes voulues par l’artiste. Cette couche artificielle a saturé les couleurs, les rendant plus sombres et moins contrastées, au détriment de l’équilibre chromatique délicat imaginé par le peintre. La comparaison avec d’autres toiles de la série, conservées notamment à l’Art Institute de Chicago, a rendu cette altération particulièrement évidente.
Le retrait de ce vernis constitue une opération à la fois délicate et exigeante. Elle requiert une connaissance approfondie des matériaux utilisés et de la surface picturale originale afin de préserver l’intégrité de la peinture. À l’issue de cette intervention, le chef-d’œuvre de Monet retrouve une apparence proche de celle qu’il présentait à sa création.
Le Parlement de Londres appartient à la célèbre série que Monet consacre à la capitale britannique au tournant du XXᵉ siècle. L’artiste y réalise près d’une centaine de tableaux, centrés sur trois motifs principaux : les ponts de Charing Cross, le pont de Waterloo et le Parlement de Westminster. Mais au-delà des monuments, le véritable sujet de ces œuvres est la lumière. Monet s’attache à capter les variations atmosphériques qui enveloppent le paysage londonien. Dans cette toile, les subtils lavis de violet et de bleu pourpre traduisent les recherches passionnées du peintre pour restituer les effets de brouillard si caractéristiques de la Tamise.
En mai et juin 1904, la galerie parisienne Durand Ruel organise une exposition entièrement consacrée aux Vues de la Tamise à Londres. L’événement est largement salué par la critique et rencontre un vif succès auprès des collectionneurs. Quelques jours après l’ouverture, le 19 mai, le collectionneur havrais Pieter van der Velde acquiert l’une des grandes toiles de la série, Palais de Westminster, pour la somme considérable de 18 000 francs.
Au-delà de sa propre collection, Van der Velde joue probablement un rôle déterminant dans la négociation engagée avec Monet par la municipalité du Havre en 1910. La correspondance de Monet montre également l’implication décisive de Georges Jean-Aubry, secrétaire du Cercle de l’art moderne qui se rend à Giverny pour rencontrer le maître ; ces hommes contribuent à l’entrée de trois œuvres majeures dans les collections municipales : Les Falaises de Varengeville, Les Nymphéas et Le Parlement de Londres.
Claude MONET (1840-1926), Le Parlement de Londres, effet de brouillard, 1903, huile sur toile, 81 x 92 cm. Le Havre - musée d’art moderne André Malraux - don de l’artiste - 1910. © MuMa Le Havre / David Fogel
Avec le temps, le vernis ajouté postérieurement, de par sa nature et sous l’action de l’oxydation, s’est fortement assombri, dénaturant les teintes voulues par l’artiste. Cette couche artificielle a saturé les couleurs, les rendant plus sombres et moins contrastées, au détriment de l’équilibre chromatique délicat imaginé par le peintre. La comparaison avec d’autres toiles de la série, conservées notamment à l’Art Institute de Chicago, a rendu cette altération particulièrement évidente.
Le retrait de ce vernis constitue une opération à la fois délicate et exigeante. Elle requiert une connaissance approfondie des matériaux utilisés et de la surface picturale originale afin de préserver l’intégrité de la peinture. À l’issue de cette intervention, le chef-d’œuvre de Monet retrouve une apparence proche de celle qu’il présentait à sa création.
Le Parlement de Londres appartient à la célèbre série que Monet consacre à la capitale britannique au tournant du XXᵉ siècle. L’artiste y réalise près d’une centaine de tableaux, centrés sur trois motifs principaux : les ponts de Charing Cross, le pont de Waterloo et le Parlement de Westminster. Mais au-delà des monuments, le véritable sujet de ces œuvres est la lumière. Monet s’attache à capter les variations atmosphériques qui enveloppent le paysage londonien. Dans cette toile, les subtils lavis de violet et de bleu pourpre traduisent les recherches passionnées du peintre pour restituer les effets de brouillard si caractéristiques de la Tamise.
En mai et juin 1904, la galerie parisienne Durand Ruel organise une exposition entièrement consacrée aux Vues de la Tamise à Londres. L’événement est largement salué par la critique et rencontre un vif succès auprès des collectionneurs. Quelques jours après l’ouverture, le 19 mai, le collectionneur havrais Pieter van der Velde acquiert l’une des grandes toiles de la série, Palais de Westminster, pour la somme considérable de 18 000 francs.
Au-delà de sa propre collection, Van der Velde joue probablement un rôle déterminant dans la négociation engagée avec Monet par la municipalité du Havre en 1910. La correspondance de Monet montre également l’implication décisive de Georges Jean-Aubry, secrétaire du Cercle de l’art moderne qui se rend à Giverny pour rencontrer le maître ; ces hommes contribuent à l’entrée de trois œuvres majeures dans les collections municipales : Les Falaises de Varengeville, Les Nymphéas et Le Parlement de Londres.
19 - Water Lilies #1 et #2 d'Ai Weiwei
Ai Weiwei, Water Lilies # 1 (détail) , 2022, lego, 266 x 1 520 cm. San Gimignano - Galleria Continua - Courtesy AI WEIWEI STUDIO and GALLERIA CONTINUA. © Ela Bialkowska - OKNO Studio
Car une porte sombre traverse ces paysages recomposés. Elle ouvre sur l’intime : l’exil, la mémoire, la figure du père, le grand poète Ai Qing. Ai Weiwei ne célèbre pas une nature apaisée ; il assemble les fragments d’un passé blessé. « La beauté vient des épreuves », affirme-t-il. Il sait les tragédies qui accompagnèrent Monet dans la création des Nymphéas. Il y a aussi, dans cette monumentalité assumée, une subtile ironie politique. Déjà, Georges Clemenceau voyait en Monet un soldat de première ligne pour l’avenir de la nation. Ai Weiwei, lui, transforme l’icône impressionniste en champ de réflexion contemporaine : le Lego devient pixel, matière d’un message discret mais incisif sur la mémoire, la résistance et la liberté.
Ai Weiwei, Water Lilies # 2, 2022, lego, 268 x 1 531 x 3 cm. Berlin - neugerriemschneider. © Ai Weiwei - Courtesy of the artist and neugerriemschneider - Berlin/ Jens Ziehe - Berlin
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Monet au Havre
Catalogue d’exposition
MuMa musée d’art moderne André Malraux, Le Havre, 5 juin - 27 sept. 2026
Édition : MuMa / Editions Octopus, 288 pages, Format 23 x 29 cm, Reliure : dos carré cousu collé – Couverture reliée, Prix 35 €
Catalogue d’exposition
MuMa musée d’art moderne André Malraux, Le Havre, 5 juin - 27 sept. 2026
Édition : MuMa / Editions Octopus, 288 pages, Format 23 x 29 cm, Reliure : dos carré cousu collé – Couverture reliée, Prix 35 €