Frères de Dufy

De l’union de Léon Marius Dufy et de Marie Eugénie Ida Lemonnier naissent onze enfants : Léon, Raoul, Gaston, Jeanne, Suzanne, Madeleine, Jean, Germaine, Jeanne, Henriette et Alice. La fratrie est dominée par la figure des garçons quand celle des filles reste plus volontiers dans leur ombre – deux d’entre elles meurent en bas âge.

Léon Dufy

L’aîné de la fratrie, Léon, naît le 1er mars 1875 au domicile familial du 5, rue de la Mailleraye. Il hérite très tôt du goût paternel pour la musique et devient l’élève du compositeur havrais Henry Woollett. À onze ans, il obtient le premier prix au concours de solfège organisé entre toutes les écoles du Havre. Pianiste, il ne dédaigne toutefois pas les autres instruments et joue également de la clarinette, du violoncelle et de l’orgue. Présenté par André Caplet, il dirige l’orchestre de la célèbre brasserie Tortoni de 1895 à 1913. En 1907, Léon Dufy devient également directeur de l’orchestre du palais des Régates. Pendant la guerre, il dirige les musiciens du Grand Théâtre après y avoir joué comme deuxième clarinette. Il conduit également durant le conflit son orchestre dans les hôpitaux et dans les camps français et alliés. Dispensant des cours particuliers, il compte parmi ses élèves Armand Salacrou, qui, chaque semaine de 1905 à 1915, suit les enseignements de solfège puis de composition musicale de son professeur de piano. Sur les murs du salon où Salacrou attend sa leçon sont accrochées, souvent sans cadre, les toiles de Raoul Dufy 1.

Quand celui-ci acceptera, en 1944, de composer les décors de la première pièce de Salacrou à la Comédie-Française, Les Fiancés du Havre, ce dernier lui rapportera l’anecdote suivante : « Votre frère n’a jamais pu m’apprendre le piano et vous, sans le savoir, vous m’avez appris la peinture. » Léon Dufy enseigne également le piano et la clarinette à la Schola Cantorum en 1927 puis à l’école municipale de musique du Havre en 19322. Organiste suppléant au choeur de l’église Notre-Dame, organiste suppléant à Sainte-Marie, intérimaire aux grandes orgues de l’église Saint-Michel, il devient en 1913 titulaire de l’orgue de l’église Saint-Joseph, fonction qu’il occupe jusqu’à sa mort. Il est par ailleurs clarinette solo à la Société philarmonique. Léon Dufy est assurément une figure incontournable de la scène musicale havraise de l’entre-deux-guerres.

Compositeur, il est l’auteur de plusieurs morceaux tels que Rêverie, Marche des petits tapageurs pour piano (1902), Printemps fleuri ! Valse lente pour le piano ou Polka brillante pour piano. Il reçoit en 1927 les Palmes académiques, puis en 1936 la rosette de l’Instruction publique. À cette occasion, un punch est donné en son honneur, rassemblant près de deux cent cinquante convives, en présence de Camille Salacrou, adjoint au maire, d’Henry Woollett, son ancien professeur, et de Raoul Dufy, venu honorer son frère 3. Léon a une fille, Raymonde, née en 1914, qui épouse Maurice Neveu en 1948. L’Annuaire du commerce du Havre indique qu’il vit chez ses parents, au 73, rue de Normandie, en 1914, ainsi que sa soeur Henriette. Il décède au Havre le 3 mars 1938 au domicile du 10, rue du Maréchal-Joffre qu’avaient occupé ses parents.

Gaston Dufy

Troisième garçon de la fratrie, Gaston naît le 22 avril 1879 au domicile parental, alors situé au 35, rue de l’Orangerie, dans le quartier de l’hôtel de ville. Devançant l’appel, Gaston donne en 1899 à son frère Raoul la possibilité de retrouver la vie civile. En effet, une disposition législative n’admettait pas que deux frères servent simultanément sous les drapeaux. Gaston est alors incorporé au 119e régiment d’infanterie, où il est nommé musicien du régiment le 28 juin 19004. Raoul fait le portrait de Gaston en militaire en 1902 avant de le lui offrir. Ce dernier étant contraint de céder cette toile, Raoul en retrouvera l’acquéreur et échangera cette toile contre une peinture nouvelle, en fera une copie pour lui et rendra l’originale à son frère le soir du 24 décembre 19505.

Flûtiste de l’orchestre du Grand Théâtre municipal, Gaston est également professeur de flûte, instrument qu’il enseigne à Georges Braque, avant de gagner Paris pour collaborer comme critique musical à La Semaine à Paris puis diriger La Semaine musicale. Il devient le directeur artistique de l’hebdomadaire Images musicales en 1945. Sa fonction donne l’occasion à Raoul, alors impécunieux, de fréquenter gratuitement les salles de concert parisiennes. Gaston épouse successivement Adrienne Bonimarre le 5 février 1905, Cécile Bluhon en 1929 puis Fernande Gautherin en 1954. Il est domicilié au Havre en 1908 (118, rue Guillemard) et à Sainte-Adresse en 1909 (94, rue du Havre). Il meurt au Vésinet le 25 juin 1959.

Jean Dufy

Quatrième garçon de la fratrie, Jean naît le 12 mars 1888 au domicile de ses parents, alors situé au 15, rue de l’Espérance, au Havre. Après une brève scolarité au collège Saint-Joseph, il est placé, dès l’âge de seize ans, comme « commis de dehors » dans une maison d’importation de produits d’outre-mer. Sa découverte, en 1906, du tableau de Matisse La Fenêtre ouverte à Collioure, à l’exposition du Cercle de l’art moderne, le bouleverse. Sensible à l’art développé par son frère, il commence à peindre et vend en 1907 une de ses premières oeuvres à Georges Dussueil, membre fondateur dudit Cercle. Il embarque entre 1907 et 1909 comme secrétaire du commissaire à bord du transatlantique La Savoie, qui relie Le Havre à New York, puis accomplit son service militaire (1910-1912), à l’issue duquel il s’installe à Paris. Il y fait la connaissance de Derain, Braque, Picasso et Apollinaire. Quelques années après son frère, il expose ses premières aquarelles à la galerie Berthe Weill en 1914.

En 1920, il s’installe à Montmartre, où Braque est son voisin. Malgré une certaine proximité picturale, les collaborations entre les deux frères sont rares, à l’exception notable de la réalisation des costumes et des masques du Boeuf sur le toit de Jean Cocteau en 1920, et surtout de la commande passée par la Compagnie parisienne de distribution d’électricité pour la décoration intérieure du pavillon de l’Électricité et de la Lumière à l’Exposition internationale de 1937, qui sera l’objet de leur discorde. Jean est chargé de constituer la documentation iconographique et de retrouver les portraits de savants. Durant cette période, il se consacre entièrement au projet et met entre parenthèses son oeuvre personnelle. Or, lors de la présentation de l’oeuvre à la presse, Raoul omet de mentionner la participation de son frère, ce que Jean ne lui pardonnera pas.

Ses nombreux voyages en France (île d’Yeu, Villefranche-sur-Mer, Marseille…) et en Europe (Porto, Copenhague…) nourrissent sa peinture d’une lumière colorée. Comme son frère, Jean est sensible à l’art sous ses différents supports et réalise, pendant plus de trente ans, des décors pour la porcelaine Théodore Haviland de Limoges. Il reçoit à ce titre, lors de l’Exposition internationale des arts décoratifs de 1925, une médaille d’or pour le service « Châteaux de France ». Il expose à maintes occasions au Salon d’automne, en 1920, 1923, 1924, 1927 et 1932, ainsi que dans des galeries, comme la galerie Bing en 1929. Il expose également aux États-Unis, à New York (Balzac Galleries en 1930, Perls Galleries en 1938) ou à Philadelphie. Il meurt le 12 mai 1964 dans le village de Boussay, en Touraine, où il s’était installé à partir de 1948, suivant dans la tombe Ismérie Contut, qu’il avait épousée le 30 décembre 1922.
Par Michaël Debris, MuMa Le Havre

Notes
1 M. Oury, Lettre à mon peintre…, op. cit., p. 41-42.
2 Le Havre Éclair, 4 mars 1938.
3. « À la salle Lord Kitchener, le punch en l’honneurde M. Léon Dufy, officier de l’Instruction publique », Le Petit Havre, 22 mai 1936.
4 Rouen, archives départementales de la Seine-Maritime, registres matricules, 1R3059.
5 La copie est désormais conservée au MuMa, inv. 63.7.13 (fig. 112).