Enfance au Havre et à Rouen

Une famille populaire havraise

Reynold Henry Arnould est né le 7 décembre 1919 au Havre, au 66 rue du Général Gallieni, nom donné en 1916 à la rue du Champ de Foire dans le quartier de la rue Thiers[1].
 
Reynold Arnould et ses parents, vers 1922-1923. Photographie. Collection Rot-Vatin
Reynold Arnould et ses parents, vers 1922-1923. Photographie. Collection Rot-Vatin
Sa mère, Henriette, a trente et un ans ; elle est repasseuse à domicile. Son père, Henri, en a vingt-six ; il vient d’être démobilisé. Ils se sont mariés à la veille de la guerre et ont perdu en 1917 leur premier enfant, Antonia, décédée à l’âge de quatre ans. Resté fils unique, Reynold bénéficia de toute l’attention de ses parents. Son père l’aurait prénommé ainsi en hommage au peintre anglais Joshua Reynolds. Goût pour la peinture, mais, aussi, expression de l’anglomanie du temps, dans le contexte cosmopolite du Havre de la première guerre, décrit par Raymond Queneau dans son roman Un rude hiver.
 
Félix Arnould, grand-père de Reynold, vers 1920, derrière lui, la photo de son petit-fils. Photographie. Collection Rot-Vatin
Félix Arnould, grand-père de Reynold, vers 1920, derrière lui, la photo de son petit-fils. Photographie. Collection Rot-Vatin
Même si ses parents ont atteint une aisance petite-bourgeoise au cours de leur existence, la famille de Reynold est très modeste. Son grand-père paternel, Félix, est issu de la région drapière de Sedan dans les Ardennes. Son service militaire le conduit à Caen où il épouse la fille d’un boulanger avec laquelle il a quatre garçons entre 1890 et 1898. Pour des raisons inconnues, la famille s’installe au Havre en 1900. Félix travaille comme employé de commerce, puis comme chef magasinier sur les docks. Henri, le père de Reynold, est le cadet de la fratrie. C’est lui qui pousse le plus loin ses études, jusqu’au niveau brevet, ce qui le classe dans la fraction supérieure des classes populaires havraises. Il travaille comme représentant dans le secteur du coton, puis de l’ameublement. En 1925, Henri et sa famille quittent Le Havre pour s’installer à Rouen, 28 rue Jeanne d’Arc dans le centre-ville.

Le « petit Mozart »

Reynold Arnould au deuxième rang à droite (debout), vers 1930. Photographie de classe. Collection Rot-Vatin
Reynold Arnould au deuxième rang à droite (debout), vers 1930. Photographie de classe. Collection Rot-Vatin
Reynold arrive à Rouen à l’âge de l’école. Il fait sa scolarité au lycée Corneille. Parallèlement, il peint depuis sa plus tendre enfance. Les jeudis, il copie les tableaux classiques du musée où il est accueilli par le conservateur Fernand Guey.
 
Exposition de Reynold Arnould dans la vitrine du marchand de meubles Edmond Bréviaire, 1930. Photographie. Collection Rot-Vatin
Exposition de Reynold Arnould dans la vitrine du marchand de meubles Edmond Bréviaire, 1930. Photographie. Collection Rot-Vatin
En 1930, il expose pour la première fois ses œuvres à la vitrine d’Edmond Bréviaire, marchand d’ameublement installé au 78 rue Jeanne d’Arc. Il entre à l’automne 1931 à l’école des Beaux-Arts de Rouen, alors dirigée par l’architecte Victorien Lelong. Il y étudie jusqu’à son départ pour Paris en 1937 et y remporte presque tous les prix. De 1932 à 1937, il contribue à l’exposition annuelle de la Société des artistes rouennais, dirigée par Fernand Guey.
 
Reynold Arnould peignant un portrait de Victorien Lelong dans sa propriété de La Saulaie à Offranville, vers 1932. Photographie. Collection particulière
Reynold Arnould peignant un portrait de Victorien Lelong dans sa propriété de La Saulaie à Offranville, vers 1932. Photographie. Collection particulière
Les parents de Reynold se lient avec Victorien Lelong. Pendant les vacances, la famille Arnould séjourne dans sa maison de campagne à Offranville à côté de Dieppe. Lelong était ami du grand-homme de la bourgade, le peintre et écrivain Jacques-Emile Blanche, qui partageait sa vie entre ses maisons d’Auteuil et d’Offranville. Début août 1933, Victorien Lelong décède brutalement à Offranville. Blanche vient présenter ses condoléances à sa veuve, qui lui présente le jeune Reynold. Il tombe sous le charme : « Cet enfant était venu avec l’espoir de, sinon me voir peindre, au moins m’apercevoir. Je me défiais. L’enfant m’a sorti d’un ballot apporté exprès, des dessins, des toiles, d’une habileté déconcertante ; pas très distinguées, les peintures mais étonnantes d’acquis » (journal de Blanche, 5 août 1933[2]).

Durant tout le reste de l’été, et encore les week-ends d’automne, jusqu’à ce que Blanche regagne sa maison d’Auteuil, Reynold peint auprès du maître, parfois en compagnie d’un autre de ses élèves, un peu plus âgé, Francis Tailleux[3]. Blanche l’invite à sa table et apprend les bonnes manières à celui qu’il appelle le « petit Mozart ». Ils se portraiturent réciproquement.
Reynold Arnould à La Saulaie, vers 1932. Photographie. Collection Rot-Vatin
Reynold Arnould à La Saulaie, vers 1932. Photographie. Collection Rot-Vatin
Blanche s’inquiète toutefois de sa capacité à former ce jeune homme sans fortune, issu, selon ses mots, d’un milieu « semi-éduqué ».  Reynold revient à Offranville au printemps 1934. Mais la magie n’opère plus chez le vieux mondain : « la véritable raison qui m’oblige à calmer ses ardeurs, c’est qu’il ne m’intéresse pas comme artiste. Je ne le crois doué que pour une carrière de Prix de Rome et même de Prix de Rome de jadis. Tout ce que je pouvais lui enseigner, il l’a appris. Le développement intellectuel d’un garçon de sa nature, et de son milieu, serait entreprise absurde. J’en suis, hélas ! sûr après un an d’observation, sûr mais désolé. » (23 mai 1934)[4]. Les relations se poursuivent pourtant. Blanche invite Reynold à Paris à la Toussaint. Il le reçoit encore à Offranville durant l’été 1935. On ne trouve en revanche plus de trace de Reynold dans le Journal comme dans la correspondance de Blanche jusqu’en 1938, lorsque le jeune peintre, alors élève de l’école des Beaux-Arts de Paris concourt pour le Prix de Rome. C’est aussi que Reynold a trouvé d’autres interlocuteurs. [voir Œuvres de jeunesse]

Le maître immoraliste et les cinq mousquetaires

Au lycée Corneille, Reynold fait une rencontre hors du commun : celle de son professeur de français, Marc Zuorro. Homosexuel affiché, c’était un ami intime de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, lesquels enseignaient alors respectivement aux lycées du Havre et de Rouen[5]. En 1940, Reynold a relaté cette rencontre dans un courrier à Blanche : « Octobre 35 – entrant dans notre classe de seconde, Marc Zuorro notre professeur de lettres et de français, ne pouvait qu’attirer immédiatement la curiosité d’esprit des gens déjà animés d’un désir de nouveau, d’attente continuelle, comme le sont presque toujours ceux de garçons de 16 ans. Tout en lui nous promettait un enseignement, une atmosphère scolaire, différente de celle à laquelle nous étions habitués, grise, très vieille dame un peu fatiguée. […] Nous, car nous étions dans cette classe quatre amis, profondément intimes : presque immédiatement il nous distingua. Et par ce parti-pris de distinction, de ‘nuance’ qu’il afficha toujours par la suite [il] nous sépara du reste de la classe, nous plaçant l’un près de l’autre, au premier rang, près de lui. Ce furent bientôt des classes faites pour nous seuls, plutôt que pour les autres qu’il méprisait et raillait ouvertement, sans souci de leur opinion. »[6]
 
Quatre amis sur une barque, vers 1938 De gauche à droite : Pierre Gresland, Reynold Arnould, Jean Lecanuet et André Ravéreau. Photographie. Collection Rot-Vatin
Quatre amis sur une barque, vers 1938 De gauche à droite : Pierre Gresland, Reynold Arnould, Jean Lecanuet et André Ravéreau. Photographie. Collection Rot-Vatin
Ces quatre amis étaient, outre Reynold, Jean Lecanuet, le futur maire de Rouen, Pierre Gresland, fils d’un grand filateur de la ville et Raymond Grange. La bande comprenait un cinquième jeune homme : André Ravéreau, ami de Jean Lecanuet, qui étudiait l’architecture à l’école des Beaux-Arts. Pierre Gresland et Raymond Grange appartenaient à la bonne bourgeoisie de la ville. Les trois autres étaient de ce monde « semi-éduqué » que méprisait Blanche. Ces différences sociales ne perturbèrent pas leurs relations.
 
Reynold ARNOULD (1919-1980), Les Amis de jeunesse (De gauche à droite, assis : Pierre Gresland, Raymond Grange ; debout : Reynold Arnould, André Ravéreau, Jean Lecanuet), vers 1938, huile sur toile, 146 x 199 cm. Rouen, musée des Beaux-Arts, don Marthe Arnould, 1980, Inv. 1980.16.10. © Métropole Rouen Normandie, musée des Beaux-Arts, cliché Y. Deslandes
Reynold ARNOULD (1919-1980), Les Amis de jeunesse (De gauche à droite, assis : Pierre Gresland, Raymond Grange ; debout : Reynold Arnould, André Ravéreau, Jean Lecanuet), vers 1938, huile sur toile, 146 x 199 cm. Rouen, musée des Beaux-Arts, don Marthe Arnould, 1980, Inv. 1980.16.10. © Métropole Rouen Normandie, musée des Beaux-Arts, cliché Y. Deslandes
Les amis se réunissaient dans un local du vieux centre délabré de Rouen, rue Potard, où Reynold avait installé son atelier. Il a représenté le petit groupe dans un tableau conservé au musée de Rouen : Les amis de jeunesse. Durant les années 1935-1937, ils entretiennent une amitié adolescente qui tissera entre eux des liens indélébiles. Ils campent dans la région pendant les vacances. Sous l’influence « immoraliste » de Zuorro, ils se livrent à un sport dangereux : le vol de livres dans les librairies. En août 1937, ils se font remarquer dans une librairie de Caen. Reynold Arnould, Raymond Grange et André Ravéreau (les deux autres étaient absents ce jour-là) se font interpeller et sont condamnés à une légère peine. Cette aventure prive Reynold du baccalauréat. Alors qu’il devait entrer en classe de terminale à la rentrée suivante, il quitte avec ses parents Rouen pour Paris, où il entre à l’école des Beaux-Arts. La seule voie qui lui reste est celle de la peinture. Elle passe par l’obtention du « Prix de Rome ».
Biographie établie par François Vatin d'après Gwenaële Rot et François Vatin, Reynold Arnould. Une poétique de l'industrie, Paris, Presses universitaires de Nanterre, 2019
 
 
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↪  Reynold Arnould, Prix de Rome

Notes

[1] On trouvera la biographie de la jeunesse de Reynold Arnould, de sa naissance au Havre en 1919, jusqu’à son retour dans cette ville en 1952 comme directeur des musées in Gwenaële Rot et François Vatin, Reynold Arnould, La poétique de l’industrie, Paris, Presses universitaires de Nanterre, 2019, seconde partie : « La jeunesse d’un peintre ».
[2] Cité in Gwenaële Rot et François Vatin, op. cit., p. 164.
[3] Fils d’un hôtelier de Dieppe, Francis Tailleux (1913-1980), fut proche de peintres comme Francis Gruber ou Tal Coat.  Il a bénéficié d’une exposition rétrospective au château-musée de Dieppe du 12 juin au 15 septembre 1971 qui a donné lieu à catalogue.
[4] Cité in Gwenaële Rot et François Vatin, op. cit., p. 168.
[5] Sur Marc Zuorro, voir Philippe Sauzay, « Le destin malheureux de Marc Zuorro (1907-1956), que connurent et méconnurent Sartre et Revel », in Commentaire, n° 123, vol. 3, 2008, p. 829-860.
[6] On trouvera l’intégralité de cette lettre in Gwenaële Rot et François Vatin, op. cit., p. 373-375.

Illustrations