Braque, Barque sur la grève

L'œuvre de Georges Braque, Barque sur la grève (1956) entre dans les collections du MuMa grâce à la générosité de Florence Malraux.
Selon son souhait, l’œuvre a été officiellement remise au MuMa – Musée d’art moderne André Malraux, le mercredi 26 juin 2019 par Jean-Louis Prat, ancien directeur de la Fondation Maeght, en présence de Jean-Baptiste Gastinne, maire du Havre.

Le tableau exposé jusqu’au 20 septembre 2019, parallèlement à l’exposition Dufy au Havre, rejoindra ensuite les cimaises permanentes non loin de Raoul Dufy et d’Othon Friesz, ses amis de jeunesse avec lesquels Georges Braque inventa en 1906 un nouveau langage plastique, le fauvisme.

L’œuvre

Barque sur la grève est peinte en 1956 à Varengeville où Georges Braque passe ses étés à partir de 1929 et où il se fait construire une maison-atelier par l’architecte américain Paul Nelson. Cette installation sur la côte normande s’accompagne chez l'artiste d’un regain d’intérêt pour le paysage, mais c’est surtout dans les dernières années de sa vie qu’il lui accorde une place centrale. La mer, la grève déserte où la seule présence humaine s’incarne en des embarcations abandonnées, la falaise, les champs du plateau du Pays de Caux sont représentés dans des formats horizontaux étroits, exécutés en pleine pâte, travaillés au couteau. Braque y affirme la matière de la surface. Il ne veut plus seulement peindre la matière mais, face aux particularités tectoniques de ce paysage du Pays de Caux, la rendre tangible… La mer elle-même et le ciel deviennent solides, telluriques.

Le cadre peint fait partie à part entière de l’œuvre. Lui aussi est travaillé dans l’énergie de la matière. S’il permet de concentrer le regard sur l’étroit bord de grève et sur la petite barque bleue, inversement il prolonge l’espace sombre du tableau hors champ.
Alberto Giacometti, qui fixa la dernière image du visage de Braque sur son lit de mort, disait de cette ultime série d’œuvres : « De toute cette œuvre je regarde avec le plus d’intérêt, de curiosité et d’émotion, les petits paysages  […] Je regarde cette peinture presque timide, impondérable, cette peinture nue, d’une tout autre audace que celle des années lointaines ; peinture qui se situe pour moi à la pointe même de l’art d’aujourd’hui avec tous ses conflits »

Georges Braque et André Malraux

En 1964, un an après le décès de Georges Braque, le 31 août 1963, Malraux entre en possession du tableau. Comme le dos de l’œuvre en garde le témoignage, elle lui est donnée par la femme de Braque, Marcelle, qui lui dédicace : « En souvenir de Braque / Pour André Malraux / Marcelle Braque / Paris le X – 7 – 64 ». Les archives personnelles du ministre d’Etat conservent le brouillon du billet de remerciement qu’il adresse quelques jours plus tard  à sa vieille amie : « Je regarde la petite barque bleue, je pense à Braque, je pense à vous. Et je veux seulement vous redire que vous m’avez donné l’une des grandes joies de ma vie.»

Braque et Malraux se connaissent depuis longtemps et s’apprécient mutuellement. Les fonctions officielles qu’occupe André Malraux l’amènent à aider concrètement l’artiste. Ainsi, avant même qu’il ne soit nommé ministre des Affaires culturelles (1959), Malraux soutient la commande du directeur des musées de France à Georges Braque pour la décoration d’un plafond au musée du Louvre (1953). En 1960 c’est encore grâce à l’intervention du ministre que le projet de vitrail de Braque, L’Arbre de Jessé, pour la petite église Saint-Valery à Varengeville, se dénoue. Enfin, à la mort de l’artiste, l’Etat organise des funérailles nationales dans la cour Carrée du Louvre, et c’est André Malraux qui prononce l’éloge funèbre le 3 septembre 1963.

Histoire du legs

Le 31 octobre 2018, disparaissait Florence Malraux, après une longue et âpre lutte contre la maladie. Barque sur la grève, l’œuvre de Georges Braque qu’elle tenait de son père, André Malraux, l’a accompagnée jusqu’à la fin de sa vie. Florence Malraux y était profondément attachée. Envisageant sa succession, elle avait décidé, en toute discrétion, de léguer cette œuvre aimée au MuMa.

En 1999, le musée venait de connaître une importante rénovation et rouvrait ses portes au public sous le signe de Georges Braque, avec une grande exposition consacrée à l’artiste. A l’époque, Florence Malraux avait accepté de prêter cette œuvre. Si, le 24 juin 1961, Malraux inaugurait le musée-maison de la Culture du Havre, premier musée reconstruit après- guerre en France et premier jalon du réseau de ces maisons de la Culture dont il rêvait de voir le pays se couvrir, Florence Malraux apportait ainsi, elle aussi, 38 ans plus tard, son soutien à ce musée métamorphosé.

Florence Malraux (Paris, 1933-2018)

Florence Malraux, fille unique d’André et Clara Malraux, naît à Paris le 28 mars 1933.
Proche de Françoise Sagan dans sa jeunesse, Florence Malraux met en œuvre sa liberté d'esprit en signant, en 1960, le manifeste des 121, également connu comme la « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie » et ce, alors que son père est ministre d'État chargé des Affaires culturelles.
En 1961, à l'âge de 28 ans, elle participe au tournage de Jules et Jim de François Truffaut, où elle assure le travail d'une assistante sans pour autant être créditée au générique. Elle entame ensuite une collaboration avec Alain Resnais sur la plupart de ses films, avant de l'épouser en 1969. Leur mariage dure jusqu'à la fin des années 1980.
 En 2009, Florence Malraux devient présidente de la commission d’avance sur recettes du Centre national de la cinématographie, qui vise à apporter un soutien financier aux films en français.
Florence Malraux décède le 31 octobre 2018 à Paris, à l'âge de 85 ans.

« Florence Malraux, passionnée de littérature et de cinéma, a traversé le siècle en compagnie des plus grands artistes, réalisateurs et écrivains (…). Elle s’est attachée, avec fidélité et intelligence, à faire rayonner l’œuvre de son père dans le monde entier. »
Antoine Gallimard
 
(Ton appartement) « Il te ressemblait, à ta taille, lumineux, calme, dont les fenêtres surplombaient le musée des arts premiers. (…). Peu de meubles, partout la présence des livres, d’objets aimés, et le tableau de Braque au mur de ta chambre, héritage de ton père, accroché auparavant dans la sienne à Verrières : une barque, une grève beige, une mer noire, un ciel noir et une tache bleue. Prisonnière de ta maladie, une fois où nous la regardions, je t’avais dit : « Imagine, tu mets ta barque à l’eau, tu grimpes dedans et t’éloignes au large. »
Extraits de Martine de Rabaudy, À l’absente, Paris, Gallimard, 2019
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Œuvres acquises en 2019 (2)

Georges BRAQUE (1882-1963), Barque sur la grève, 1956, huile sur toile, 50,5 x 95,5 cm. MuMa musée d'art moderne André Malraux, Le Havre, legs de Florence Malraux, 2019. © MuMa Le Havre / Charles Maslard © Adagp, Paris 2019
Albert MARQUET (1875-1947), Le Havre, le bassin, 1906, huile sur bois, 61,4 x 50,3 cm. Le Havre, Musée d’art moderne André Malraux, achat de la Ville avec l’aide de l’État Fonds du Patrimoine, la Région Normandie Fonds régional d’acquisition des musées, l’AMAM, et les entreprises SEAFRIGO, Helvetia, Chalus Chégaray et Cie, CRAM, CRIC, 2019. © MuMa Le Havre / Charles Maslard