Critiques d'époque

Anthologie de textes critiques (1899-1963)
La presse locale et régionale, encore riche en nombre et en diversité au début du XXe siècle, se fait l’écho des premiers pas d’artiste de Dufy.
Son dépouillement apporte un éclairage décisif sur la réception du peintre par le public havrais, mais plus largement sur les premières oeuvres de l’artiste et sur ses expositions publiques au Havre jusqu’au milieu des années 1920. Après cette date, il semble que Dufy n’expose plus guère dans sa ville natale, mais la presse locale évoque de loin en loin quelques événements, comme la présentation de La Fée Électricité à l’exposition de 1937. Après la guerre, le ton change. Dans une ville largement détruite, Dufy incarne un avant amèrement regretté et ses oeuvres témoignent d’une réalité à tout jamais disparue. Sa mort en 1953 scelle le début d’une reconnaissance publique de sa filiation avec Le Havre. Le règlement de la succession du peintre, qui se solde par le geste généreux d’Émilienne Dufy, fait l’objet d’une attention particulière de la presse, qui se fait largement écho du choix opéré par Reynold Arnould pour le musée.

L’attachement indéfectible de Dufy à sa ville natale se traduit de manière posthume avec ce legs important. L’arrivée des oeuvres au Musée-Maison de la Culture et l’inauguration de l’exposition 70 oeuvres léguées au musée du Havre par Madame R. Dufy consacrent alors le rôle éminent de Raoul Dufy dans la construction de l’identité havraise.

Extraits radio

Archives de la collection "La parole est à la nuit", 1956. . © Archives sonores INA
Archives de la collection "La parole est à la nuit", 1956. . © Archives sonores INA
Archives de la collection "La parole est à la nuit", 1956. . © Archives sonores INA
Archives de la collection "La parole est à la nuit", 1956. . © Archives sonores INA
Archives de la collection "La parole est à la nuit", 1956. . © Archives sonores INA
Archives de la collection "La parole est à la nuit", 1956. . © Archives sonores INA
Extraits de l’émission radio « La parole est à la nuit » Luc Bérimont présente « Raoul Dufy », 1956. Une émission souvenir réalisée avec le concours de Jacques Bureau et Francis Gastambide ; Mise en onde Bernard Grandrey Réty. Avec : maître Maurice Garçon de l’académie Française, Roland Dorgelès de l’Académie Goncourt, Marcelle Berr de Turique, Pierre Courthion, Freddy Goldbeck, avec la cantatrice Anna Bergen et la voix de Raoul Dufy
 

Extraits de presse

1901

 « M. Dufy n’est point tombé dans l’exagération de l’impressionnisme – classification à laquelle on tient et qui est, en définitive, ridicule – qui semble passer tous ses ciels au bleu d’amidon! Son azur est pur, frissonnant comme l’Avril en fleurs et doux comme un poème ensoleillé de Messidor! (…) Et la vérité, je crois bien, est que M. Dufy n’est pas impressionniste. Ça n’est pas un mal. Tout de même si l’on veut que de nom il en soit un, soit; si lui-même le désire, disons alors qu’il est un Impressionniste, je n’y vois aucun inconvénient: les noms passent, les œuvres restent. Mais je n’en veux rien croire! »
George Rimat, La Cloche illustrée, 2 novembre 1901

1902

« Est-il quelque chose de plus laid, en même temps que de plus faux, que ce Quai de Videcoq, effet de soir, exposé par M. Dufy, sous le numéro 135? Les lumières des cafés sont vertes et orangé et je ne les ai jamais vues ainsi, et je les vois cependant tous les soirs… »
Robert de Cantelou, Le Journal du Havre, 12 août 1902


« Le Quai de Videcoq, effet de soir de Dufy est intéressant avec ses violences voulues. Donne-t-il une impression vraie, par cette débauche de bleus, c’est une autre affaire ».
Hippolyte Fenoux, Le Petit Havre, 16 août 1902

1906

« Raoul Dufy a de la verve dans ses notations de foules en plein soleil, de drapeaux claquants ou de murs couverts d’affiches. (…) M. Dufy plante son chevalet devant une palissade bariolée qui lui cache la plage et la mer. Il est curieux d’observer l’attrait que semblent avoir plusieurs de nos jeunes artistes, et non des moins bien doués, pour les couleurs crues, simples et vives des drapeaux flottant au vent dans une rue pavoisée. »
Paul Jamot, La Gazette des Beaux-Arts, décembre 1906

1907

« Dufy donna d’abord des paysages dans les teintes claires, dérivées de celles de Monet, puis s’est rapproché de Matisse, et il a, en somme, progressé jusqu’à sa production de cette année; une restriction cependant: plusieurs personnes qui n’avaient pas lu la signature d’une de ses toiles l’attribuaient à Matisse. »
Michel Puy, La Phalange, 15 novembre 1907

1910

« Le talent de Raoul Dufy ne va pas sans analogie, d’une part avec les peintres de l’Ombrie et, d’autre part avec les graveurs sur bois d’autrefois. Ses tableaux sont bien ordonnés et il peint avec certitude. »  
Guillaume Apollinaire, Salon des Indépendants de 1910, dans Chroniques d’Art

1922

« Raoul Dufy a passé tout l’été près du Havre, à Sainte-Adresse, dans un atelier donnant sur la mer, non pas sur le port, mais sur l’infini marin. Le peintre a ouvert ses fenêtres et il s’est mis au travail. Les spectacles multiples et changeants qui se suivent, la marche des nuages, les reflets de la mer et du ciel, il s’est efforcé de les fixer sur sa toile, rompant tout net avec les théories généralement suivies jusqu’à présent. […] C’est une débauche, une orgie de couleurs ; le soleil se couche sans sa magnificence, éparpillant toute la gamme du prisme. Les voiliers surgissent et disparaissent. La mer apparaît sous ses mille aspects, tragique, lourde et sombre, ou bien nacrée, avec d’infinies délicatesses. Dufy, à grands coups de pinceau, compose une truculente symphonie. Le clapotement des vagues est indiqué par de petits traits précis. »
André Warnod, Comœdia, 18 novembre 1922

1923

« Ici, la couleur, la forme, le dessin, tout cela paraîtra déformé systématiquement, stylisé, mais d’une harmonie évidente, très recherchée, dans un coloris tendre et séduisant d’une grande distinction. […] Il est possible que je n’y ai rien compris. Tant pis ! […] J’ai eu le sentiment d’une chose volontaire mais ordonnée selon une certaine rythmique, d’un art très subtil, mais difficile à saisir, et qui peut très bien être un régal pour les délicats. »
Henri Woollett, Le Journal du Havre, 23 janvier 1923

1925

« Dufy semble se répéter que la vie n’est jamais belle, qu’il n’y a que les tableaux de la vie qui soient beaux, lorsque le miroir de la poésie les éclaire et les réfléchit. […] Sa faculté d’imagination est sans limite. Nul n’a besoin de moins d’efforts pour se renouveler et pour varier ses thèmes. Il a repris le sujet des baigneuses en peinture, en gravure sur bois, en lithographie, en tapisserie, et c’est toutes les fois une image neuve. »
Christian Zervos, Les Arts de la Maison. Ed. Morancé, 1925

1953

« Comment évoquer le bleu céruléen de Dufy, son rouge de fraise coupée, l’apaisant éclat de ses verts? Cette palette incomparable, le peintre essaya sur le tard d’en restreindre les effets. Il voulait, me disait-il, montrer « moins de pinceau ». Ce fut alors la suite des consoles jaunes, des violons rouges, des cargos noirs où savamment modulée, la couleur fondamentale n’est rompue que par quelques tons. « Ce qui me tente maintenant, me disait Dufy hardiment (et c’était quelque peu avant sa fin), ce serait de reprendre le problème de la couleur en dehors de la loi des complémentaires. » […] Dufy avait rejeté la loi du clairobscur, ainsi que tout ce qui repose sur l’éclairage physique de l’objet. […] Il cherchait à rendre par la couleur noire l’éblouissement que nous éprouvons à regarder le soleil. »
Pierre Courthion, La Revue des Arts, 3 juin 1953
Sélection de critiques par Michaël Debris, Clémence Poivet-Ducroix et Marie Bazire, MuMa Le Havre